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«Jonas ou l'artiste au travail»: l'ambiguïté d'un récit bref Arselène Ben Farhat ALBERT CAMUS EST À LA FOIS ROMANCIER, dramaturge, nouvelliste et essayiste. Il passe aisément d'un genre à un autre mais semble manifester un engouement particulier pour les formes brèves du discours: «la véritable œuvre d'art ... est essentiellement celle qui dit moins,» affirme-t-il dans Le Mythe de SisypheK La nouvelle apparaît comme le moyen d'expression qui s'adapte le mieux à son idéal de brièveté. En ce sens, elle implique non seulement une stratégie narrative fondée sur la condensation de l'action, le resserrement de l'espace et la réduction du nombre des héros, mais aussi sur un mode d'écriture qui se caractérise par la concision , la densité, la discontinuité et l'ambiguïté et qui détermine la participation active du lecteur. Pour faire valoir cette hypothèse de lecture, nous allons nous référer à «Jonas ou l'artiste au travail»2. L'analyse de cette œuvre nous permet de voir comment Camus a tenté d'échapper à l'esthétique de la nouvelle héritée du XIXe siècle. Nous allons, dans un premier temps, nous attacher à l'énoncé narratif en nous intéressant à l'action, au personnage et à l'espace. Nous tenterons, dans un second temps, d'explorer la structure énonciative du récit en analysant les rapports entre le héros, le narrateur et l'auteur. Nous montrerons que l'ambiguïté affecte les deux niveaux du récit. Apparemment, la nouvelle se caractérise par la simplicité dans sa construction dramatique et par la rigueur dans son organisation. Elle se développe selon un mouvement continu. Le narrateur évoque d'abord la réussite facile de Jonas dans sa carrière artistique. Il arrive à peindre et à gagner sa vie sans difficulté. Cette première étape correspond ainsi au temps heureux de la création et de la liberté. La deuxième étape se définit comme le temps de la gloire. Jonas réussit à s'imposer. Il est sollicité par les admirateurs et les critiques. Toutefois, il trouve de moins en moins de temps pour travailler au point qu'il n'est plus capable de peindre. La troisième étape correspond à l'isolement du héros dans la soupente et à ses tentatives de s'éloigner des gens et d'échapper à la stérilité, mais sa chute marque la fin de son aventure. Elle correspond à sa sortie de la scène narrative. En somme, l'itinéraire narratif dessine dans la nouvelle une courbe ascendante , une apogée et une chute brutale. Une telle structure aurait pu conférer à «Jonas ou l'artiste au travail» la forme d'un récit qui actualise le modèle nar14 Winter 2004 Arselène Ben Farhat ratif hérité du XIXe siècle, «celui de la nouvelle à intrigue tout entière orientée en fonction de l'effet dramatique à obtenir»3. Mais, l'examen du texte de Camus nous montre que ce dernier prend ses distances par rapport à ce modèle traditionnel et par rapport aux modes d'écriture et de réception qu'il implique. En effet, une première lecture de «Jonas» engendre une frustration. On croit lire, comme l'a promis Camus dans le sous-titre, l'histoire d'un «artiste au travail». On s'impatiente de ce que l'auteur ne tient pas parole et se limite à présenter un héros qui est de plus en plus passif et qui semble même se complaire dans l'inertie. Le récit bref ne comporte pas du coup une véritable trame narrative et n'obéit pas apparemment à une dynamique de l'action, car les circonstances qui président à la naissance du conflit sont totalement éliminées. Jonas n'a pas d'adversaires; il établit un rapport d'entente même avec les personnages qui cherchent à l'exploiter et à le dominer. Ainsi, il ne réagit pas contre le marchand de tableaux qui lui propose une mensualité à peine décente, ni contre le propriétaire de l'appartement qui réclame une...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 14-24
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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