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Préface Mustapha Trabelsi L'ÉCRITURE CAMUSIENNE VACILLE entre deux infinis: le verbe total et le silence ineffable, le soupir. D'un côté, l'écriture prolixe, paroxystique, le périodique. De l'autre, le style coupé, la concision qui frôle le silence. Tout est dans le non-dit, parole en pointillé, en suspension flottant entre le blanc, le silence qui enserre la pensée, le condensé. Mais les études de l'œuvre d'Albert Camus consacrées aux formes brèves n'accordent pas, nous semble-t-il, suffisamment d'importance au discours du discontinu et à l'esthétique de l'inachèvement. La bibliographie sélective des travaux récents, consacrés à Albert Camus entre 1990 et 2003 et rassemblée par Raymond Gay-Crosier, en témoigne1. Les études thématiques semblent encore être de nos jours privilégiées par la critique camusienne. Les formes brèves camusiennes participent à des types d'énonciation hétérogènes: l'écriture fragmentaire comme l'aphorisme, l'essai ou le récit bref comme la nouvelle. Camus, dans son Introduction aux «Maximes», apprécie Chamfort parce que celui-ci n'écrit pas de maximes et qu'il procède au contraire par remarques: «Ce sont des traits, des coups de sonde, des éclairages brusques, ce ne sont pas des lois»2. L'originalité de Chamfort est, aussi bien dans les anecdotes, bons mots cyniques (qui, loin de chercher une portée universelle , visent à épingler le singulier) que dans le caractère très subjectif de renonciation. Selon Linda Rasoamanana, si Camus critique La Rochefoucauld en le taxant de «moraliste» dans sa présentation des Maximes de Chamfort, c'est parce que la maxime y apparaît comme un énoncé autotélique stérile, décalé par rapport à la richesse de l'expérience humaine. Camus se montre plutôt tenté par la formule au sens large, même si celle-ci s'avère dangereusement malléable et décontextualisable. Finalement, après L'Homme révolté et la fréquentation de la poésie de Char, l'aphorisme lui apparaît comme un fécond équilibre entre une expérience douloureuse et sa juste expression. L'intérêt de Camus pour l'énoncé «bref et clos» se manifeste d'ailleurs dans ses Carnets: «Après L'Homme révolté. Le refus agressif, obstiné du système. L'aphorisme désormais»3. Jason Herbeck considère même La Chute comme un aphorisme codé. Les nombreuses versions du manuscrit sont des elaborations de l'œuvre tant dans la forme que dans le fond. La version définitive, loin d'entamer des thèmes nouveaux, est un approfondissement et un enrichissement de la trentaine de pages que l'on trouve dans le premier manuscrit. Le silence joue L'Esprit Créateur un rôle important dans l'explicitation de cet approfondissement. Il est noyé incessamment dans la logorrhée verbale du «je» de Clamence. La concision exigée par l'aphorisme dépendra paradoxalement d'un enrichissement calculé et manipulateur du discours de Clamence. De même, s'agissant des paysages et des images de la Provence, l'écrivain évoque dans La Postérité du soleil des aphorismes, aux résonances poétiques, tous les thèmes méditerranéens qui lui sont chers, en les exprimant d'une manière à la fois condensée et épurée. Face à chacune des 30 photographies d'Henriette Grindat se révèlent, l'un après l'autre, les 30 textes brefs d'Albert Camus, écrits précisément pour commenter, voire illustrer, la photographie. Pour Hélène Rufat, les lire est équivalent à «découvrir» la poétique camusienne. Cette écriture formulaire, signalée dans L'Exil et le royaume, qui sert de modèle général à la rhétorique narrative4, semble cependant peu tenir compte de l'existence de l'aphorisme dans les recueils d'essais antérieurs et de la spécificit é de cet énoncé dont l'insertion est une marque de l'écriture polyphonique de Camus5. L'aphorisme apparaît comme un procédé discursif qui, tout en possédant les marques linguistiques de renonciation...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 3-6
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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