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«Plus tu baises dur, moins tu cogites»: Littérature féminine contemporaine et sexualité— la fin des tabous? Christine Détrez and Anne Simon LE TITRE DE CET ARTICLE reprend une citation ambivalente de Baise-moi de Virginie Despentes mettant en scène une sexualité féminine contradictoirement libératoire et palliative1. Le sexe permet certes d'oublier et de ne plus cogiter: ce faisant, il forclot surtout les probl èmes plus qu'il ne les résout. Que l'humiliation, la torture et le meurtre soient tout ce qui reste aux deux protagonistes féminines du roman pour contrer leur soumission est symptomatique: le retournement, assumé par l'auteure (218), des pratiques masculines répertoriées des serial killers suggère un enfermement inéluctable dans un cadre comportemental machiste que les femmes peuvent certes reprendre à leur compte, à la façon des mondes à l'envers carnavalesques relevés par Mikhaïl Bakhtine2, mais malheureusement pas totalement transformés. La citation autorise aussi un renvoi antiphrastique au «carnet de bordel» de l'écrivain camp Erik Rémès, Je bande donc je suis, qui suggère, à l'inverse de l'héroïne de Baise-moi (à ne pas confondre avec l'auteure , qui fait précisément du sexe un enjeu cognitif majeur comme le moteur d'une dénonciation de l'ordre social établi), que le cogito masculin (en l'occurrence homosexuel) n'est pas separable de la sexualité3. Cette insistance de la littérature contemporaine sur le sexe dans tous ses états se retrouve dans d'autres champs: ainsi, la sociologie célèbre régulièrement l'avènement de nouveaux domaines d'investigation, jusque-là chasse gardée d'autres disciplines. Après la sociologie du corps dans les années quatrevingt , il semble que l'on assiste à la «naissance» d'une sociologie de la sexualit é, définie comme telle. L'institutionnalisation d'un nouvel axe de recherche se construit toujours de la même façon: articles programmatiques, numéros spéciaux de revues4, publication de «manuels» dans les collections adéquates (en France, «Que Sais-Je?» aux Presses Universitaires de France, «128» chez Nathan, «Repères» à La Découverte) qui rassemblent alors sous un nouveau chapeau des travaux antérieurs, et suscitent à leur tour de nouvelles investigations5 . Une enquête sociologique a ainsi fait grand bruit en 2002: Janine Mossuz-Lavau y interrogeait «les» Français sur leurs pratiques sexuelles. Interview ée dans de nombreuses émissions grand public, elle y proclamait une sexualité libérée et diversifiée, et la disparition d'un certain nombre de tabous6. Vol. XLIV, No. 3 57 L'Esprit Créateur De la même façon, chaque rentrée littéraire comporte des articles mettant en exergue la libération sexuelle dont les romans contemporains se feraient les chantres. Les critiques insistent sur le fait que ces livres sont écrits le plus souvent par des femmes, et que ces ingénues libertines sont de plus en plus jeunes. Dans un contexte de relativité des légitimités culturelles, de brouillage des frontières entre littérature, paralittérature, sous-littérature, et de généralisation à la sphère littéraire des principes de l'économie médiatico-publicitaire7 , se pose alors le problème des catégories, dont la pertinence à elle seule pourrait d'ailleurs être discutée: s'agit-il de littérature (fictions, autobiographies , récits de vie, autofictions) ou de témoignages, d'érotisme ou de pornographie? Dans le cadre d'un projet d'ouvrage plus vaste traitant du corps de la femme dans la littérature contemporaine féminine, à la fois comme thème litt éraire mais également comme représentation et construction sociologiques, il nous semble incontournable de traiter spécifiquement de la place accordée au sexe et aux pratiques sexuelles: le déploiement de descriptions plus explicites les unes que les autres correspond-il à cette volonté de récupérer une parole annexée par une domination masculine millénaire que prônaient les féministes des années soixante-dix? Est-il le signe d'une réelle libération des mœurs et des mots, ou...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 57-69
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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