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Pierre Perrault, poète et cinéaste Johanne Villeneuve S'ÉTANT SURTOUT FAIT REMARQUER pour ses films documentaires , Pierre Perrault n'en était pas moins écrivain, poète, «homme de parlure». Entre le début des années 1960 et sa mort survenue en 1999, il a publié au Québec plusieurs recueils de poésie, des récits, quelques essais et du théâtre—toutes œuvres difficiles à départager les unes des autres puisqu'on y explore les mêmes territoires et y célèbre la quête épique des hommes et des bêtes assemblés en une geste commune. La langue de Perrault résonne toujours de la même intensité, tant dans ses essais que dans sa poésie la plus affichée. C'est la langue de celui qui a appris à «legender», comme il l'écrit souvent luim ême, une langue fortement nourrie par les écrits de Jacques Cartier et la parole des gens de l'Ile-aux-Coudres dont il a patiemment suivi l'aventure maritime et terrestre tout au long de sa vie. C'est bien le cinéaste qui se trouve reconnu par l'institution universitaire, en France particulièrement où on le compare à Rouch, Flaherty ou Ivens—pour en oublier l'écrivain, le poète discret que fut Perrault. Si le cinéaste sert d'exemple dans les écoles de cinéma pour aborder le documentaire, l'homme de lettres demeure boudé par ses pairs, ignoré par le lectorat en général. Il y a donc une cassure entre les deux médias par lesquels passe Perrault: celui de l'écriture et celui du film. À cette cassure s'ajoute un paradoxe sur lequel j'insisterai particulièrement : dans de nombreux écrits, Perrault attaque la littérature, en tant qu'institution , bien sûr, mais aussi parce qu'elle appartient à l'imaginaire, à la «fable» à laquelle il oppose étrangement la «légende». «Je ne pratique pas le regard imaginaire»1, écrit-il. Pourtant, le poète-conteur continue d'écrire et de publier des textes en parfaite continuité avec ses films. La littérature résiste chez lui et déploie, tant dans les films que dans la poésie, un territoire que l'on est tenté de qualifier d'imaginaire. Non pas au sens de ce qui n'existe pas, mais comme ce qui prend racine dans le langage. À lire Perrault, cependant, on peut se demander si ce refus de la littérature et cette cassure entre l'écriture et le film ne sont pas simplement le fruit d'un malentendu, la difficile conjoncture dont s'enorgueillit le poète et qui ne traduirait en réalité qu'un amour inconditionnel pour ce qu'il appelle «l'immense territoire de l'oralité»2. Car entre l'écriture et le film, c'est bien l'oralité qui constitue chez lui le noyau à partir duquel se pose la question de l'intermédialité. C'est à cette conjoncture queje m'intéresserai ici, sans prétendre disposer d'elle en si peu de temps. 72 Summer 2003 Villeneuve Que signifie donc qu'à cette quête de l'oralité soit associé le refus de la littérature—refus néanmoins surprenant de la part d'un cinéaste qui écrit par ailleurs de la littérature? La question de savoir pourquoi le poète refuse la poésie n'est pas nouvelle. Elle se trouve à la racine de la culture occidentale, dans les écrits de Platon dont on sait qu'en philosophe vilipendant les poètes, il ne dédaigne pas lui-même recourir au mythe. L'opposition que dresse Perrault entre une culture populaire orale et la culture des Lettrés se cristallise en d'autres oppositions à travers son œuvre et les commentaires qu'il a faits sur le cinéma en général: oppositions entre l'imaginaire et le documentaire, entre le rêve et la réalité, entre la fable et l'objectif. Le divertissement est oublieux, tandis que la mémoire interpelle le cinéaste autant que le poète. Pourtant, Perrault se laisse souvent aller à comprendre la littérature, en particulier celle des humanités classiques, comme...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 72-80
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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