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La lettre dans les romans des Goncourt: de l'effet de réel à la fétichisation de l'autographe Pierre-Jean Dufîef DIARISTES OU HISTORIENS, les Goncourt ont d'abord été des sténographes1 notant les propos de leurs contemporains, des collectionneurs d'autographes, tentant de retrouver des documents, lettres ou billets, pour rendre la parole aux hommes du passé. Romanciers, ils s'effacent souvent du récit pour laisser parler leurs personnages: Charles Demailly restitue les discussions vives des journalistes et Manette Salomon celles des peintres. La lettre, fréquemment oralisée, vient relayer le pur discours , offrant au personnage une autre possibilité de faire entendre sa voix. Cette écriture, polyphonique parfois jusqu'à la cacophonie, qui plonge le lecteur dans le tourbillon des saillies, est en fait constamment hantée par l'angoisse du silence. Les héros des Goncourt bavardent, lancent des fusées verbales , écrivent des lettres comme si l'intarissable faconde de leurs personnages préservait les auteurs et les aidait à conjurer la hantise de quelque impuissance créatrice. Peu à peu pourtant, après la mort de Jules, l'écriture polyphonique, élément essentiel d'une création littéraire à deux, cède la place à la monodie; les discussions et les lettres se font plus rares dans le cours de l'œuvre au moment même où Edmond recourt aux correspondances de lectrices pour écrire Chérie. La lettre est en effet, chez les Goncourt, un élément essentiel de la genèse de certaines œuvres; c'est aussi un procédé de narration, une forme déguisée de discours, mais c'est surtout l'un de ces précieux documents bruts dont le roman n'est plus parfois que le faire-valoir. La lettre élément structurant ou principe de déconstruction du récit— Dans les romans des Goncourt, la lettre peut être un texte gratuit, une parenth èse en marge de l'histoire2, mais elle fonctionne aussi comme un élément structurant, souvent essentiel à la construction de l'histoire ou du personnage. Rarement datée, elle sert moins à organiser chronologiquement le récit qu'à le scander, à le rythmer. La correspondance donne la tonalité de Germinie Lacerteux , le roman s'organise autour d'une série de billets qui annoncent successivement le décès de la sœur de Germinie, celui de son enfant, puis la mort de la servante elle-même. Tout le roman, qui se clôt sur une description très travaill ée du cimetière Montmartre, est placé sous le signe du deuil. Messagère de 58 Winter 2000 DUFIEF mort, la lettre devient l'expression d'une transcendance tragique dans ce roman naturaliste; la répétition des drames montre qu'il n'y a pas d'issue pour l'héroïne. Instrument du destin, la lettre brise le personnage, le casse physiquement et moralement; Germinie est prise de soubresauts, frappée d'une crise d'hystérie quand elle lit le billet qui annonce la mort de sa petite fille3. La lettre n'a pas seulement une fonction informative, le rôle d'un effet d'annonce; elle prépare, programme aussi les drames. Ainsi la lettre d'amour où Tanchon, le berger soldat, donne rendez-vous à Elisa dans le petit cimetière du Bois de Boulogne scelle-t-elle son destin; c'est à une rencontre avec la mort que se rend Tanchon qui croit répondre à une invitation amoureuse. Charles Demailly, lui aussi, subit les maléfices destructeurs de la lettre lorsque le journaliste Nachette publie une correspondance privée où Charles égratignait ses amis. La médiatisation de l'intime avec la lecture des lettres personnelles par le grand public du journal, le détournement de destinataire, ont des conséquences tragiques; la personnalité du héros ne résiste pas à cette effraction de son for intérieur et Charles sombre dans la folie. Loin d'être un objet insignifiant, innocent, la lettre se trouve dotée d'un fort pouvoir dramatique; elle fonctionne fréquemment dans le récit des Goncourt comme la bombe qui déclenche la crise fatale, celle qui détruit le héros. Autant qu'un...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 58-67
Launched on MUSE
2010-06-24
Open Access
No
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