In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

  • Hommage à Christian Delacampagne : Humanisme et nomadisme
  • Francis Wolff (bio)

En ouverture de son dernier livre, Christian Delacampagne écrit : « Je n’ai pas fait grand chose : quelques livres, beaucoup de voyages. Je n’ai même fait que cela : écrire – et voyager ». Voyager donc, mais où ? Ailleurs. C’est-à-dire: partout où l’on est étranger. C’est la définition du nomadisme. La variation fut la constance de sa vie. Il ne fit de ce thème une œuvre qu’à la toute fin, sachant la mort proche, et il nous donna alors ce livre, un de ses plus beaux, de ses plus personnels : Toute la terre m’appartient. Comme s’il avait éprouvé le besoin, au crépuscule de sa vie, de faire aussi de cette vie errante un livre, parce qu’il savait que c’était pour lui la fin du voyage, et qu’il allait enfin se sédentariser, s’enraciner. Où ? Là, justement, dans la terre, dans cette terre, qui désormais lui appartient et à laquelle il appartient aussi, là où il habite pour toujours en chacun de nous.

Le thème dominant de la vie de Christian fut le nomadisme, celui de ses livres est l’humanisme. Ou plutôt la difficulté d’être humaniste. Pour diverses raisons. Voilà un homme qui visiblement aime errer parmi les hommes et qui ne voit, dans l’homme qu’il nous montre dans ses livres, que le mal (racisme, exploitation, discrimination, génocide, esclavage : telles furent les obsessions de cet humaniste nomade). Cette contradiction, qui est peut-être celle de tout humaniste, il l’avait écrite d’un mot : « J’aime la vie, mais je ne suis pas certain d’aimer le monde – du moins ce monde-ci » (Le Philosophe et le tyran, 184). De là les questions qui hantent son œuvre, c’est-à-dire l’espace qui [End Page 744] enserre la vie et les livres : Comment aimer les hommes en dépit de la noirceur de l’homme ? D’où vient que les hommes qu’on rencontre au hasard des voyages paraissent bons et qu’il y ait du mal enraciné dans la nature humaine ? Comment concilier le principe de l’unité de l’homme avec la réalité de l’histoire et de l’expérience marquées par la division, le conflit, la violence ? L’économiste Daniel Cohen a écrit un livre qui s’intitule Richesse du monde, pauvreté des nations. À lire Christian Delacampagne, on pourrait écrire un livre de lui qu’il n’a pas écrit et qui s’intitulerait : « Richesse de l’homme, pauvreté des hommes ». Ou encore : « Grandeur des hommes, malignité de l’homme ». En d’autres termes, la difficulté de son humanisme est la suivante : comment défendre une certaine idée de l’universalité humaine au-delà de la diversité des cultures ? Car ces cultures, justement, il voulut les connaître et les comprendre – non pas seulement dans les livres –, il voulut en bon nomade en éprouver l’infinie diversité, la goûter, la sentir, la toucher. Et inversement : comment être nomade sans être relativiste ?

C’est que l’humanisme de Christian Delacampagne ne fut pas seulement de principe. Il fut éthique et politique. C’est pourquoi il se voulut toujours éducateur, dans son travail et dans ses livres, qui doivent avant tout être lus comme des livres d’éveilleur, de passeur. Ce n’est pas seulement en philosophe soucieux de concepts et d’arguments qu’il illustra l’humanisme, c’est en passeur des idées et en pédagogue des réalités, c’est en se faisant le transmetteur de l’expérience humaine du mal : histoire de l’esclavage, histoire du racisme, histoire des génocides et de la tyrannie, histoire de l’indifférence au mal. En somme, ce fut un philosophe critique de la philosophie – de toute philosophie purement spéculative – et cette critique de « la violence du concept », il a mena au nom des leçons de l’expérience (voir en particulier Le Philosophe et le tyran, chap. 8). Il y parle des philosophes avec un mélange paradoxal d’admiration et d’aversion – car tout est là, dans cette ambiguït...

pdf

Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 744-755
Launched on MUSE
2008-12-28
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.