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Duval, Frédéric , ed. 2006. Pratiques philologiques en Europe. Paris: Ecole des Chartes (Etudes et rencontres de l'Ecole des Chartes, 21). ISBN 978-2-900791-85-1. Pp. 174. €26.

Ce svelte volume arborant le sceau de l'Ecole des Chartes regroupe les communications qui ont été présentées lors d'une journée d'étude sur les "Pratiques philologiques en Europe" en automne 2005, précisément à l'Ecole des Chartes (ENC). Le lieu et le thème de la rencontre s'appelaient mutuellement, car l'ENC est le seul endroit en France, et sans doute l'un des rares au monde, qui a été fondé exclusivement pour enseigner à ses élèves à lire, comprendre et travailler avec les documents anciens. C'est ainsi que l'ENC a récemment été amenée à éditer trois remarquables fascicules de conseils contenant des repères pour l'approche de documents médiévaux, publication qui évite une approche passe-partout purement normative pour privilégier les nuances et admettre des cas particuliers.1 Déjà dans ces trois fascicules, une place était faite à des philologies autres que française et romane; avec la présente publication, on passe explicitement à la comparaison et à la confrontation de différentes pratiques philologiques. Sept collègues spécialistes de sept philologies européennes ont répondu à l'invitation de Frédéric Duval de présenter à la fois un historique et un bilan de la tradition de l'édition des textes dans leur domaine respectif et tous, sauf un, ont aussi rendu leur texte.2 On trouvera donc ici les contributions suivantes:

Thomas Bein, "L'édition de textes médiévaux allemands en Allemagne: l'exemple de Walther von der Vogelweide", pp. 21-36; Leo Carruthers, "L'édition de textes en anglais médiéval: remarques sur les pratiques philologiques en Angleterre", pp. 37-54; Ludo Jongen, "Combien partirent pour Cologne? L'édition des textes en moyen néerlandais: aperçu historique et problèmes" pp. 55-76 ; Fabio Zinelli, "L'édition des textes médiévaux italiens en Italie", pp. 77-113 ; Frédéric Duval, "La philologie française, pragmatique avant tout? L'édition des textes médiévaux en français en France", pp. 115-50; Dominique Poirel, "L'édition des textes médiolatins", pp. 151-73.

Afin d'éviter l'éparpillement dans la présentation et, surtout, pour aboutir à des "états présents" qui puissent véritablement être comparés, Frédéric [End Page 92] Duval a gentiment imposé à ses invités un "plan" commun. Il leur a demandé une présentation historique, qui évoquerait, outre l'origine et la tradition de la discipline, aussi les facteurs "externes", comme les contraintes commerciales et la place de la philologie dans l'université; ensuite, les intervenants étaient priés de soumettre une description des pratiques actuelles parmi les éditeurs face aux deux grandes tendances: fidélité à l'auteur ou fidélité au document. Dans le premier cas, quelle importance est accordée au stemma, comment sont traités les autographes et les rédactions d'auteur? Dans le second, pousse-t-on la "fidélité" jusqu'à l'édition diplomatique et quelle est la "toilette" dont fait l'objet le document? Dans cette description des pratiques actuelles, devait aussi prendre place une caractérisation des différentes parties d'une édition: introduction littéraire, linguistique, codicologique, glossaire, index, liste des sources et notes critiques.

A l'instar du code des pirates des Caraïbes, ce plan n'était pas censé être appliqué à la lettre, mais était plutôt conçu comme une ligne directrice générale. C'est exactement ainsi qu'il a été compris par tous les intervenants, qui brossent donc, en quelques dizaines de pages, le tableau dans leurs domaines de recherches respectifs.

Plutôt que de faire ici le résumé des six contributions, on essaiera de prendre un peu de recul et d'ajouter quelques observations générales. Ces observations, tout en se voulant générales, resteront néanmoins les miennes, c'est-à-dire qu'elles reflètent l'expérience et la pratique de quelqu'un qui s'occupe surtout de textes français du Moyen Age, mais qui, parfois, par goût ou par nécessité, fait des incursions dans les domaines voisins où il est largement incompétent.

Qui lit à la suite les six contributions est immédiatement frappé par le fait qu'elles ne se répètent pas. Tout en suivant tous plus ou moins le même plan directeur proposé par Frédéric Duval, les auteurs présentent des faits différents, et différemment. Très clairement, l'idée d'organiser une telle rencontre était donc bonne puisqu'on est visiblement en présence de traditions propres à chaque philologie: les textes néerlandais, par exemple, ne sont pas traités comme les textes anglais ni comme les textes allemands ni, encore moins, comme les textes romans. Cela est dû à l'histoire de la discipline et à sa place dans le paysage universitaire, mais c'est dû, surtout, aux contours et à la nature du corpus: les spécialistes de littérature néerlandaise du Moyen Age disposent, par rapport, par exemple, aux francisants, d'un nombre restreint d'oeuvres, dont la plupart sont conservées par des manuscrits uniques souvent incomplets. Le débat entre néo-lachmanniens et bédiéristes y est donc moins présent qu'ailleurs simplement parce qu'il est dénué de fondement. Aux Pays Bas, la réflexion s'exerce par conséquent ailleurs: les collègues néerlandistes possèdent ainsi une grande expérience des problèmes posés par l'édition d'un témoin [End Page 93] unique; ils savent que chacun constitue un cas spécifique, nécessitant une approche particulière, selon qu'il est conservé à l'intérieur d'un autre texte, transmis par un manuscrit tardif ou éloigné du lieu supposé de son origine. Les éditeurs néerlandais ont su éviter la méthode "passe-partout" et trouver, pour répondre aux questions posées par un témoin, des astuces toujours différentes. C'est l'incarnation d'un pragmatisme éclairé qui pourrait montrer la voie à d'autres et qui justifie parfaitement la présence, dans ce recueil, d'un chapitre sur la "petite" langue qu'est le néerlandais.

Pour toutes les autres philologies, il y a une ligne de crête qui parcourt le paysage académique et qui sépare les bédiéristes des néo-lachmanniens. Selon les pays et les époques, les attitudes face à ces deux grandes options changent, mais les deux restent valables et apparemment vigoureuses. Ainsi le lecteur non spécialiste apprendra avec un certain étonnement que le médio-latiniste français Dominique Poirel déclare préférer un stemma et un texte reconstitué à la reproduction fidèle d'un document comme la pratiquent les médio-latinistes anglo-saxons. On voit bien ici l'indépendance des disciplines les unes par rapport aux autres, car aucun francisant de France ne souscrirait à aujourd'hui à une telle déclaration, il s'agit bien de "micro-pratiques". Ce que l'on constate également non sans surprise est la lenteur de la réception de Bédier en Allemagne. Même si Hermann Paul a procuré en 1882 une édition de Walther von der Vogelweide bédiériste avant Bédier, les apports de ce dernier n'ont été intégrés dans le débat théorique que dans les années 1970. Je m'explique mal ce point, car les germanistes des générations précédentes ont toujours été très au fait de ce qui se passait du côté français de la frontière, car ils tenaient là leurs "sources". L'inertie d'un système, une fois qu'il est mis en place, explique-t-elle vraiment tout? Il est vrai que les frontières existent même au sein d'une même discipline, puisque les éditeurs suisses, belges ou italiens, confrontés à un texte français, ne le traiteront pas de la même façon que les éditeurs français, tendentiellement plus bédiéristes, même s'ils présentent aujourd'hui volontiers leur position non pas comme une doctrine, mais davantage comme une attitude pragmatique face aux sirènes du "reconstitutionisme".

En France, ce pragmatisme éclairé qui est aujourd'hui affiché partout donne des résultats plutôt mitigés, comme le fait apparaître, de manière courtoise et voilée, la contribution de Frédéric Duval. A juste titre, il souligne le potentiel périlleux que contient une ligne de conduite récente, apparemment frappée au coin du bon sens et de la liberté intellectuelle: ni bédiériste ni lachmannien, ni esclave du scribe ni victime du mirage de l'original perdu. L'éditeur recouvre la liberté de s'écarter de son manuscrit de base pour le corriger quand une leçon alternative est meilleure. Il est aisé d'en tirer la conclusion que Frédéric Duval ne formule pas en toutes lettres: [End Page 94] cette liberté a un prix; s'il l'on veut échapper à l'arbitraire, seul l'appui d'un stemma peut dire si l'éditeur n'est pas en train de céder à son propre goût. Tant qu'on continue à refuser de faire le travail, long, discutable mais indispensable, de la construction de l'arbre, on ne dispose d'aucun repère.

La mue de ce qui fut chez Bédier une pratique, en méthode, puis en doctrine, a été particulièrement néfaste en France dans la mesure où la jeune génération aujourd'hui à l'oeuvre est, selon la formule de Frédéric Duval, "bédiériste sans le savoir", c'est-à-dire largement inconsciente des enjeux de ses choix. On copie un "bon" manuscrit vite identifié dont on corrige les fautes "évidentes", à la lumière des grammaires bien normatives en circulation, établies sur la base de textes déjà fortement normés. Ainsi comprise, l'édition de texte se limite en effet à un exercice qui consiste à transcrire un document ancien sans trop commettre d'erreurs lors de la copie, et c'est en fonction de cette image que nos collègues modernistes regardent l'éditeur de texte: au mieux, on le considère comme une personne adorable qui se charge de recopier pour les autres des textes longs un peu pénibles à déchiffrer, au pire, on estime qu'il s'agit d'un chercheur sans idées qui ne sait que transcrire, mais pas écrire, reproduire au lieu de créer. L'édition ainsi comprise paraît à la portée de n'importe qui, et elle est, de facto, pratiquée par n'importe qui. Cette image dévalorisée de l'édition de texte n'est pas propre à la France, comme le rappelle, pour la patrie de Lachmann, Bartsch et Appel, aussi Thomas Bein, mais la France est le seul pays où les éditeurs eux-mêmes ont une large part de responsabilité dans cette situation. C'est d'ailleurs uniquement en Italie que l'éditeur de texte est à l'abri des regards condescendants, comme l'explique bien Fabio Zinelli. D'une part, parce que l'édition y est pensée, et autrement, et, de l'autre, parce que les grands éditeurs de textes, Contini, Avalle, Segre, ont été—et sont—de grandes figures intellectuelles que personne ne saurait confiner au rôle de probes artisans sans idées. Il est vrai que la filologia romanza, et aujourd'hui, dans une mesure croissante, une italianistica conquérante, profite singulièrement de la place de choix qu'occupent Dante, Pétrarque et Boccace dans le paysage culturel. Sans une philologie saine et ambitieuse, la compréhension de ses piliers du patrimoine littéraire italien reste impossible.

Il est en effet également patent, après la lecture des six contributions, que l'édition de texte n'est pas une activité isolée, mais s'inscrit dans une pratique philologique plus vaste. Ainsi, il existe dans les faits un lien évident entre la lexicographie et l'édition. Ce lien a pu être le moteur d'une politique éditoriale de grande envergure comme ce fut le cas en Angleterre au XIXe siècle, avec l'Oxford English Dictionary, qui avait besoin d'être alimenté par des éditions. Inversement, des projets lexicographiques ou des concordances peuvent naître de l'accessibilité de textes grâce à des éditions, comme [End Page 95] c'est le cas d'une maison d'édition française, qui a, au fond, simplement commercialisé un CD-ROM avec les oeuvres dont elle détient les droits. Tous ces travaux sont les enfants de leur temps, comme le rappelle l'existence des dictionnaires de moyen haut-allemand, remplis de mots et de graphies reflétant le même "Sonntagsmittelhochdeutsch" que les éditions de Lachmann. Au XIXe siècle, les germanistes étaient en avance sur les romanistes, c'est pourquoi leurs dictionnaires sont aujourd'hui moins bons que les nôtres. Cette pensée réjouissante sur la notion de progrès dans notre discipline est une des nombreuses retombées de la lecture de ce volume. Il n'y a aucune raison de s'en priver.

Richard Trachsler
Université de Paris Sorbonne (Paris IV)

Footnotes

1. Conseils pour l'édition des textes médiévaux, I-III.

2. Il manque, malheureusement, la contribution du collègue hispanisant, lacune qui pourra partiellement être comblée, comme le signale Frédéric Duval dans son introduction, grâce à la contribution de Hugo O. Bizzarri (2003-2004).

Additional Information

ISSN
1933-7418
Print ISSN
1559-2936
Pages
92-96
Launched on MUSE
2008-07-15
Open Access
No
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