In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

  • Histoire littéraire et histoire des idées du XVIIIe siècle à l’épreuve de la Révolution
  • Jean M. Goulemot (bio)

Les études dix-huitièmistes sont tout spécialement menacées par le finalisme et, comme les chercheurs de ma génération, j’ai été formé à croire que les Lumières avaient tout naturellement engendré la Révolution. C’était une évidence sur laquelle on n’avait point alors, dans les années 60, à s’interroger. Le clivage idéologique, pour ne pas dire politique, se faisait naturellement sur la valorisation qu’on attribuait à un tel lien de cause à effet. Les plus progressistes s’en réjouissaient et les conservateurs ne cessaient de dénoncer les philosophes fauteurs de révolution. Pour le reste on était d’accord sur la cause, sur ce long mûrissement des esprits à travers les Lumières. Entre «C’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau!» et «C’est grâce à Voltaire et c’est grâce à Rousseau», il y a pour le questionnement, qui est ici le nôtre, une très parfaite similitude. Pour les hommes de ma génération donc, imprégnés de marxisme, qui pour la plupart, et quoi qu’ils en aient dit, était tout juste une vague teinture, ce lien ne faisait aucun doute. Mon maître Jean Fabre lui-même, grand et admirable dix-huitièmiste, fort intelligent et authentiquement libéral, dénoncé dans un article célèbre de la Nouvelle Critique comme un agent de la CIA au service du Pacte atlantique, pouvait écrire que les philosophes avaient été «des moniteurs de révolution». L’expression est belle, mais bien malin qui parviendrait à lui donner un sens concret, fondé sur des exemples ou des analyses précises. [End Page 629]

Dans le dictionnaire des idées reçues du dix-huitièmisme, on pourrait écrire à Révolution, voir Lumières et à Lumières, voir Révolution. L’évidence est telle qu’elle hante toute notre formation scolaire, puis universitaire, qu’elle inspire les idées simplistes que véhiculent le discours politique et plus largement le discours social. On l’a vu lors du bicentenaire de 1789, on le lira dans le discours, inspirée par Madeleine Rebérioux, que le ministre Jack Lang prononça lors de la commémoration de la mort de Diderot en 1984. Un regard, même superficiel, jeté sur les livres d’histoire de l’enseignement secondaire montre que l’on enseigne encore comme une évidence le lien des Lumières à la Révolution. Parfois par la biais d’images qui se passent de commentaires: du transport des cendres de Voltaire au Panthéon, des profils de philosophes rangés en médaillons, ou d’un célèbre jeu de cartes révolutionnaire où les Philosophes, unis aux écrivains classiques, remplacent les rois. Pour nous, professeurs de littérature dix-huitièmistes, il n’est pas facile, sans même à avoir à la juger comme vraie ou fausse, de se déprendre d’une telle idée. Elle donne une autre allure à notre champ d’étude. «Nos» écrivains ne sont pas seulement des stylistes ou des rimeurs, mais des faiseurs d’histoire. Elle flatte ce qu’il y a d’intellectuel en chacun de nous: dans notre imaginaire elle transforme les rats de bibliothèques que nous sommes en acteurs par procuration du devenir historique. L’illusion était telle que le dix-huitièmisme a fourni à la gauche la plus radicale de beaux contingents, et que ce n’est pas un hasard si le XVIIIe siècle a été le champ de prédilection de l’histoire des idées.

Ce qui ne veut pas dire que le doute n’ait pas traversé les esprits quand ils soumettaient à examen ce mécanisme, affirmé et non démontré. Si personne n’a refusé ou n’a voulu aller jusqu’à nier un lien entre la Philosophie et la Révolution, on a pourtant tenté de comprendre sa nature, en retrouvant peut-être, de ce fait, un ques-tionnement oublié depuis La Révolution et l’Ancien Régime de Tocque-ville...

Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 629-646
Launched on MUSE
1999-09-01
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.