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  • Richardson, Diderot et la lectrice impatiente
  • Roger Chartier (bio)

En mémoire de Louis Marin

Cet essai est habité par trois intentions. La première voudrait illustrer le nécessaire entrecroisement entre critique textuelle et histoire culturelle. Dans le passé, le projet a porté de graves malentendus et il a souvent achoppé sur une opposition convenue entre la dénonciation des réductions sociologiques par les uns et la condamnation des illusions idéalistes par les autres. Le temps est venu de dépasser ces affrontements stériles et de dessiner, à partir de traditions, de compétences et de références diverses, une approche pleinement historienne de la littérature, attentive à la double historicité des oeuvres: celle qui tient aux contraintes qui gouvernent leur composition et leurs appropriations, qu’elles soient simultanées ou successives; celle, plus fondamentale encore, qui leur vient des catégories d’assignation et de classement des discours ainsi que des formes mêmes de leur inscription et transmission. Jamais, en effet, l’étude des oeuvres ne peut ignorer la «matérialité du texte», entendue comme la relation, rendue visible sur la page imprimée ou par la «performance» théâtrale, entre des dispositifs formels et des catégories discursives1. De là, pour moi, l’utilité du concept de représentation [End Page 647] qui permet de désigner avec pertinence les modalités diverses de la monstration du texte, comme il le fait pour les identités sociales ou l’autorité politique.

Un second propos consiste à faire retour sur une question qui traverse depuis vingt ou trente ans les études sur le XVIIIe siècle: celle de la «révolution de la lecture» qui aurait transformé les pratiques de l’écrit dans la seconde moitié du siècle. Depuis l’affirmation fondatrice d’une semblable thèse par Rolf Engelsing2, les historiens ont varié dans leurs diagnostics. Le plus sceptique quant à la réalité même d’une telle révolution est sans nul doute Robert Darnton: «Although tastes changed and the reading public expanded, the experience of reading was not transformed. It became more secular and more varied, but not less intense. It did not undergo a revolution. Historians have discovered and dismissed so many hidden revolutions of the past, that the «reading revolution» might be safely ignored.»3 Réticent devant l’expression mais sensible aux mutations des pratiques, Hans Erich Bödeker porte un diagnostic nuancé: «Même si l’on peut émettre des doutes sur l’hypothèse de travail de la «révolution de la lecture», une transformation des habitudes de lecture s’est bel et bien accomplie à la fin du XVIIIe siècle.»4 Reinhart Wittmann, quant à lui, est plus affirmatif: «Y-a-t-il donc bien eu une révolution de la lecture au XVIIIe siècle? [...] Malgré toutes les objections, on peut répondre positivement à cette question.»5 Il n’est pas inutile de revenir une fois encore, mais d’une autre manière, sur ce débat afin d’en clarifier et, peut-être, en déplacer les termes.

Mais ce texte doit être lu aussi comme un hommage à un homme qui nous manque beaucoup: Louis Marin. L’idée pourrait paraître incongrue puisque dans son travail il n’a que rarement traité du XVIIIe siècle. Deux raisons, pourtant, la justifient. La première est de méthode. La démarche qui a toujours été celle de Louis Marin [End Page 648] consistait à partir d’un objet particulier—un tableau, un texte, un fragment d’oeuvre—pour repérer les codes esthétiques, les distinctions logiques ou les principes théologico-politiques qui gouvernaient les règles de la représentation à l’âge classique6. Dans notre cas, le texte ainsi analysé est bien connu et déjà souvent commenté. Il s’agit de l’Eloge de Richardson de Diderot, publié pour la première fois dans le Journal étranger en tête de sa livraison de janvier 17627. L’Eloge, qui paraît quelques mois après la mort de Richardson survenue le 4 juillet 1761, a sans doute été rédigé par Diderot entre...

Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 647-666
Launched on MUSE
1999-09-01
Open Access
No
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