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  • “Réminiscence de Proust” ou comment ne pas décider de la poésie
  • Elisabeth Arnould (bio)

La critique bataillienne de la “poésie” est aujourd’hui encore largement ignorée des commentateurs. On connaît le Bataille “sacrificiel,” “mystique,” celui de la dépense et du sacré. On prend au sérieux sa pensée du “non-savoir.” On lit ses beaux récits érotiques, mais l’on continue d’oublier que ses fictions, comme l’ensemble de son œuvre, s’inscrivent dans le cadre général d’une mise en question de la littérature. Bataille fut, dans notre siècle, l’un de ceux qui s’attacha à interroger le plus longuement, le plus obstinément, ce qu’il appelle, indifféremment et sans souci de genre ou d’esthétique, “poésie,” “littérature.” Il n’a cessé d’en “contester” le sens, d’en désœuvrer les textes et l’on peut se demander pourquoi cette “contestation poétique” reste encore dans l’ombre quand celle de Blanchot, si proche, 1 fait autorité.

A vrai dire cette ignorance ou cette négligence se comprend aisément. La pensée bataillienne de la poésie est difficile. Sa “haine de la poésie” mystifiante. 2 Bataille est en quelque sorte le Rimbaud de notre modernité, celui qui sacrifie à nouveaux frais la poésie. 3 Il en [End Page 757] refuse une seconde fois les visions et les cantiques. Il prétend vouer la poésie au désert, la rendre à l’aridité d’une extase sans voix ni regard.

Voilà donc le programme “a-poétique” de Bataille. Il est conforme, du reste, à la totalité de son projet a-théologique, à l’exigence générale de sa recherche. Car Bataille est celui qui voulut dépasser non seulement la poésie, mais tout le savoir: excéder la pensée, parvenir à ce point extrême où elle cesse de pouvoir accéder à sa propre garantie, à la certitude d’une vérité, c’est là l’ambition “a-théologique” du projet bataillien. Or ce projet doit nécessairement englober la poésie, non seulement parce qu’elle est théologique par vocation—étant, pour notre modernité, l’un des derniers vestiges du verbe sacré ou essentiel—mais parce qu’elle est théologique par “nature,” étant tout simplement langage, écriture.

La poésie s’écrit. C’est là, pour Bataille, son défaut nécessaire, son équivoque. Elle peut vouloir l’inconnu, en postuler l’extase, elle ne peut faire que ses mots, ses images ne retiennent d’une main, ce que de l’autre, ils abandonnent à l’absence. 4

Mais l’on devine, à marquer ainsi l’essentiel de son reproche, quelle est la difficulté—elle-même nécessaire, inévitable—de cette critique de la poésie. Celle-ci doit dépasser la poésie. Elle doit sacrifier son corps, la matérialité de ses mots et de son sens à la vacuité purement intérieure d’une expérience indicible. Mais alors comment se dit cette expérience indicible? Où s’écrit-elle: dans quelle absence, quelle “présence négative” de la parole? L’Expérience intérieure, son texte, est tout entier l’épreuve suppliciée d’une telle question. Elle ne cesse de se plier à son irrépressible dilemme. Car une telle expérience a-poétique ne peut pas à la fois sacrifier son écriture et écrire ce sacrifice. Elle ne peut, à moins de reproduire précisément l’équivoque qu’elle dénonce, être cette dialectique d’une écriture qui dit ce qu’elle ne peut pas dire.

Ce dilemme est inévitable. C’est celui du non-savoir en général, celui de toute réflexion qui prétend “passer par la pensée pour dépouiller l’expérience de la pensée.” 5 Et l’on peut comprendre la réticence des commentateurs à se commettre avec une pensée dont [End Page 758] les dilemmes sont imparables et la critique équivoque. Pourtant il ne faut pas se tenir à cette apparence. Cette équivoque de la critique poétique est celle du discours de Bataille. Mais...

Additional Information

ISSN
1080-6598
Print ISSN
0026-7910
Pages
pp. 757-779
Launched on MUSE
1998-09-01
Open Access
No
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