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  • Lectures de Proust
  • Yves-Michel Ergal

Le Roman de Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, ne devrait pas être mis entre toutes les mains. Il est, en un sens, pernicieux. Mais pourquoi donc restreindre la lecture de ce grand classique, continuateur de Saint-Simon et de Balzac ? Parce qu'il s'est aventuré sur les terres de Sodome et de Gomorrhe ? parce que l'un de ses personnages les plus célèbres est un aristocrate homosexuel, amoureux d'hommes du peuple ? parce que des jeunes filles dansent, « sein contre sein », dans un casino désert de la côte normande ? parce qu'un officier aristocratique, à peine de retour du front, perd, dans un bordel de garçons, à deux pas des Invalides, sa croix de guerre ? parce qu'une jeune femme lesbienne encourage subrepticement, au cours de jeux rituels sadiques, son amie à cracher sur le portrait de son père, mort peu de temps auparavant ?

Voilà qui serait s'indigner pour bien peu, dans la mesure où il est de l'essence même de la littérature d'être scandaleuse, pourvu qu'elle soit comique et édifiante : il faudrait alors interdire tout Rabelais, ôter à Molière son personnage d'Argan, tout occupé à ses coliques, censurer Chateaubriand, quand celui-ci évoque sa sœur Lucile, passer sous silence les extravagances balzaciennes de l'abbé Carlos Herrera, ainsi que les folies de la Nana de Zola. Ce n'est pas, en effet, par pruderie, qu'il faut écarter la lecture d'une œuvre aussi universellement reconnue, mais par simple bon sens, encore que mon grand-père maternel, dans une conversation rapportée avec un préfet (ou un sous-préfet), à la fin des années mille neuf cent soixante, eût décrété, une fois pour toutes, non sans que cela sonnât comme un interdit pour moi, que la lecture de Proust était « malsaine », notion qui m'avait intrigué, adolescent, formule demeurée énigmatique.

En vérité, le roman de Proust échauffe l'esprit de la même manière que les romans de chevalerie ont tourné la tête du pauvre Don Quichotte de la Manche, puisque, pris au pied de la lettre, À la recherche du temps perdu n'est autre qu'une incitation à la vocation d'écrivain. Une fois le livre refermé, dans une première lecture enthousiasmante et inévitablement naïve, le lecteur fait sienne la morale proposée, en apparence d'une facilité déconcertante, puisque le livre est supposé ne pas encore être écrit : « Moi, c'était autre chose que j'avais à écrire ». Après s'être identifié pendant tant d'heures solitaires au héros-Narrateur, à l'instar de Don Quichotte, qui se prend, « enchanté », pour Amadis de Gaule, comment le lecteur, lui aussi devenu velléitaire, maladif, [End Page 164] jaloux, ne peut-il pas, à son tour, décider de prendre la plume, armé de pied en cap de billevesées, croyant que ses observations du monde, et ses souffrances intérieures, lui permettent de devenir l'« écrivain idéal », né de toutes pièces du roman, même si, dans ce cas, par un curieux effet d'optique, sont confondus texte et personnage ? Telle est la force même, et le paradoxe, du genre : on s'exclame, après la lecture de Proust : « Je suis écrivain », comme Don Quichotte : « Je suis Chevalier ». Toutefois, en Don Quichotte, demeure un semblant de lucidité, il se nomme : « à la triste figure », avant que le délire ne l'emporte tout à fait, et qu'il ne se couronne, dans le second livre, « Chevalier aux Lions ».

La « foi » aveugle dans un roman peut conduire à toutes sortes d'extravagances : pensons à la vague de suicides qui a suivi la parution, en 1774, du livre de Gœthe, Les Souffrances du jeune Werther. Ainsi, beaucoup d'écrivains du XXe siècle n'auraient-ils sans doute jamais éprouvé une telle confiance en leur vocation si la lecture de Proust ne les avait transportés, je pense ici à Samuel Beckett, à Jean Genet, ou encore à Marguerite Duras, ou même à Louis-Ferdinand Céline, dont l'œuvre a fini, d'une certaine manière, par s'écrire...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 164-171
Launched on MUSE
2007-01-10
Open Access
No
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