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Abstract

Sainte-Beuve took an early interest in the work of George Sand. Beginning with the publication of Indiana in 1832, he indicates his enthusiasm for this novel which he places within the genre of the so-called "roman intime." The roman intime is a concept Sainte-Beuve himself created, and with which he meant to draw a contrast with the Romantic works marked by philosophical and mystical doctrines, systems, hyperbole and grandiloquence. Having found Romantic works to be too far removed from the readers' preoccupations, Sainte-Beuve advocates a return to the observation of everyday reality through the roman intime. In 1833, his judgment of Lélia is less favorable: he deems Lélia to be a declamatory work further characterized by the spirit of system. With the publication of Lélia, Sainte-Beuve laments the opening of a political parenthesis in the career of George Sand. He will not return to the work of George Sand until after the Revolution of 1848, when, upon her return to Nohant, she will devote herself once again to the "peinture du cœur." (In French) (mb)

George Sand et Sainte-Bave. George Sand et Sainte-Bévue. On a le choix. Peu d'écrivains jouissent – si l'on ose dire – d'une réputation aussi déplorable que Sainte-Beuve. L'auteur des Lundis est jaloux et hypocrite, il aime dire du mal de ses contemporains, qu'il poursuit de son envie s'ils ont du génie. Voilà pour la bave. Par surcroît, il a systématiquement manqué les auteurs de talent de son époque et n'a loué que des écrivains de seconde zone. Voilà pour les bévues. Celui qui examine les articles que Sainte-Beuve a consacrés à l'auteur de Lélia aura donc, avant tout, à indiquer la nature de la faute que le critique a dû – inévitablement – commettre vis-à-vis de Sand: sous-estimation? médisance? à moins qu'il ne faille lui imputer une subtile combinaison des deux?

Or, l'examen du dossier prend plutôt, aux yeux des quelques défenseurs de Sainte-Beuve, s'il en retrouve (voir la note 1), des allures de surprise agréable. Les premiers articles du critique sur Sand font les comptes rendus d'Indiana (Le National, 5 octobre 1832), dont la publication est saluée avec enthousiasme, de Valentine (Le National, 31 décembre 1832) et de Lélia (Le National, 29 septembre 1833). Ces trois articles seront recueillis dans les Critiques et portraits littéraires de 1836 et dans l'édition définitive des Portraits contemporains.1 George Sand intervient aussi dans un article de 1840 intitulé "Dix ans après en littérature" et qui examine la production littéraire parue depuis Hernani et le "triomphe" de l'école nouvelle; trois auteurs nouveaux, écrit Sainte-Beuve, se sont imposés depuis 1830 sur la scène littéraire et représentent autant de valeurs sûres, destinées à durer; et le critique de nommer George Sand, Balzac et Tocqueville.2 Étant entendu que les Lamartine, Hugo, Vigny ou même Musset s'étaient déjà signalés à l'attention du public avant février 1830, on reconnaîtra que l'affirmation de Sainte-Beuve n'a cette fois rien d'une bévue. Tout au contraire: elle fait même d'autant plus d'honneur à l'honnêteté et à la perspicacité du critique qu'un des trois noms cités était celui du plus féroce de ses ennemis intimes. Et concernant George Sand, ne pourrait-on se risquer à dire, sur la foi des articles de 1832-1833 et des propos de 1840, que Sainte-Beuve [End Page 276] a été le "découvreur" de la romancière? On le dira à coup sûr un jour, gageons-le, si l'auteur des Lundis vient à être complètement réhabilité. Mais Sainte-Beuve a été aussi l'ami, ou un ami, de George Sand. Ce rappel nous conduit vers un autre terrain miné, propice cette fois aux soupçons de jalousie et d'envie. L'auteur d'Indiana a osé accueillir chez elle le roué, le cauteleux Sainte-Beuve, le "Judas" du Cénacle, le "Tartuffe" de la rue Notre-Dame-des-Champs. En bonne logique, cette relation aurait dû mal se terminer, et Sand se mordre les doigts de sa gentillesse. Mais notre critique, à nouveau, s'en sort à son avantage. En témoignent les lignes chaleureuses que la romancière lui consacre dans Histoire de ma vie, où l'auteur des Lundis est notamment décrit comme un incomparable professeur de sagesse (voir Sand 1971:274-276).

Il faut cependant ajouter, sans plus attendre, que Sainte-Beuve se trouvait, avec George Sand, dans une conjoncture critique extrêmement favorable. L'auteur de Lélia se trouvait être l'écrivain la moins vaniteuse qui soit, – qualité précieuse, rare, voire exceptionnelle dans le microcosme littéraire. Lorsqu'il exerçait son libre jugement sur les œuvres de la romancière, Sainte-Beuve n'avait pas à craindre de s'entendre retourner des grossièretés,3 de recevoir une plume au travers du corps ou d'être provoqué en duel. On imagine aisément qu'en compagnie de la romancière, Sainte-Beuve oubliait pour quelques instants que d'autres écrivains ne supportaient guère l'indépendance intellectuelle des critiques et – pour paraphraser la formule célèbre du pamphlet d'Henri de Latouche – lui répétaient, d'un ton de jour en jour plus irrité, leur antienne: "Frère, il faut me louer!"

Dans ses analyses des romans sandiens, Sainte-Beuve a pu procéder, en toute sérénité, à l'établissement de ce qu'il appelait la "double part", soit la part des éloges et la part des conseils. Loin de les rejeter, la romancière allait même jusqu'à réclamer lesdits conseils, venant de quelqu'un qui, selon ses propres dires, "compren[ait] si bien la pensée de toutes choses".4 Et il ne s'agissait pas, comme souvent en pareil cas, de demandes qui cachaient un désir de se voir décerner des compliments. Ainsi, Sand a soumis au critique, en épreuves ou en manuscrit, Lélia et Le Secrétaire intime, ne s'est pas montrée irritée des sentiments mitigés dont on lui faisait état, et, pour appliquer les recommandations du critique, n'a pas hésité à entreprendre ici ou là de longues opérations de remaniement. À l'évidence, la romancière a bien mérité l'éloge que lui décerna Sainte-Beuve, en 1869, dans la dernière édition des Portraits contemporains:

On a souvent dit que les hommes de notre génération étaient, dans leurs rapports littéraires, d'une camaraderie effrénée, qu'ils étaient avides et insatiables d'éloges, et qu'ils ne se les plaignaient pas entre eux. Déjà l'on a pu voir, dans les précédents morceaux de critique, à quel point, même après m'être engagé d'abord par une admiration sincère, je ne craignais pas de revenir et de poser mes réserves quand il y avait lieu. [. . .]. [. . .] l'on va voir comment, dans l'intimité, George Sand allait au-devant des critiques, [End Page 277] les acceptait ou les discutait avec une entière bonne foi et une absence complète d'amourpropre. Il est peu de pages plus honorables au point de vue de la conscience littéraire, de la part surtout d'un écrivain aussi accepté déjà, aussi acclamé du jeune public et en pleine possession de la vogue: [. . .].5

Mais revenons en 1832, et plus précisément au premier article que Sainte-Beuve a consacré à un ouvrage de Sand. L'intérêt que ce compte rendu manifeste pour Indiana doit être mis en relation avec les propos publiés par le critique quelques semaines auparavant, dans l'article "Du roman intime" de la Revue des Deux Mondes.6 Le "roman intime" est un concept créé par Sainte-Beuve pour faire pièce à la production romantique, marquée par les doctrines philosophiques et mystiques, les systèmes, l'hyperbole et la grandiloquence, et que le critique juge trop éloignée des préoccupations quotidiennes des lecteurs. Pour remédier à ce divorce entre la littérature et le public, Sainte-Beuve préconise de revenir au "pur et naïf détail des choses éprouvées", de s'en tenir "étroitement au vrai et de viser au roman le moins possible", de garder "à chaque ligne les traces de la réalité observée ou sentie" (Sainte-Beuve 1998:61-62); contre l'hyperbole chère aux hugoliens, le roman intime s'offrirait ainsi comme le simple réceptacle de "pensées qui n'ont fait qu'un saut du cœur au papier" (Sainte-Beuve 1998:77). Or, c'est justement le programme que semble s'être fixé l'auteur d'Indiana, constate avec plaisir le critique, dans l'article du 5 octobre 1832.7

Lorsqu'il écrit ce compte rendu, Sainte-Beuve ignore encore qui se dissimule derrière la signature "G. Sand", et il ignore en particulier – même s'il a des raisons de le soupçonner8 – que "G. Sand", qui deviendra "George Sand", est une femme. Mais une telle découverte n'aurait rien eu pour l'étonner, tant revient souvent chez le critique l'idée que les femmes ont sur les hommes ces avantages de se trouver à l'abri du diktat des systèmes, des doctrines et des catéchismes de toutes sortes, d'être naturellement authentiques dans l'expression littéraire et d'apparaître très proches, donc, de l'idéal de "roman intime" défini par l'auteur de Volupté. Ainsi il déclare, au début d'un portrait de Louise Labé:

Nous avons beaucoup trop négligé Louise Labé, parce qu'en étudiant au XVIe siècle le mouvement et la succession des écoles, on la rencontre très peu. C'est une gloire, un charme de plus pour une muse de femme de ne pas avoir rang dans la mêlée et de ne pas intervenir dans ces luttes raisonneuses. Louise Labé fut un peu en son temps comme Mme Tastu, comme Mme Valmore du nôtre: sont-elles classiques, sont-elles romantiques? elles ne le savent pas bien; elles ont senti, elles ont chanté, elles ont fleuri à leur jour ; on ne les trouve que dans leur sentier et sur leur tige. À d'autres la discussion et les théories! à d'autres l'arène!9

La publication de Valentine suit de très près celle d'Indiana. Le critique [End Page 278] s'inquiète de cette rapidité, qui semble trahir une hâte à se produire, mais la lecture de Valentine constitue cependant un soulagement: non seulement la romancière fait à nouveau la preuve qu'elle sait restituer des "émotions propres et de[s] confidences plus ou moins déguisées", mais par surcroît ce "peintre du cœur et de la vie" est "fécond en personnages" (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:483 et 493) et possède le don créateur, la capacité d'invention: elle ne sera donc pas l'auteur d'un seul roman.

Après la publication du compte rendu de Valentine, George Sand charge Gustave Planche d'amener chez elle le collaborateur du National. Des relations cordiales, puis rapidement amicales, s'établissent entre les deux écrivains et le critique fait à la romancière de fréquentes visites. Sainte-Beuve est ainsi mêlé de près, nous l'avons vu, à la préparation de Lélia. Ce roman, publié durant l'été de 1833, est l'objet d'attaques sévères. Dans L'Europe littéraire du 24 août, Capo de Feuillide parle de "pensées ignobles et dévergondées", de "boue et de prostitution" inégalées depuis un livre de Sade dont le journaliste n'ose, confie-t-il, écrire le titre.10 Le lendemain, la romancière mande à Sainte-Beuve: "Mon ami,/ Je suis très insultée comme vous savez, et j'y suis fort indifférente. Mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et au zèle avec lequel mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre part que vous répondriez à L'Europe littéraire dans La Revue [des Deux Mondes] et dans Le National." (Sand 1966:406-407.) Nouvelle évocation du compte rendu à paraître dans une lettre du 19 septembre suivant: "Mon ami, vous rendrez compte de Lélia dans Le National, n'est-il pas vrai? Je n'ai pas renoncé à espérer qu'un défenseur littéraire se lèverait enfin pour moi, non pour louer mon talent que j'abandonne à la plus sévère critique, mais pour écarter de mon livre les sottes et sales interprétations que l'on y donne. Vous seul pouvez en toute liberté élever la voix pour moi. Rien ne s'opposera à ce que vous me rendiez ce service, n'est-ce pas ?" (Sand 1966:421.) L'article attendu parut le 29 septembre. Ce n'est pas un texte de soutien pur et simple. Plus nuancé que Gustave Planche, qui avait ni plus ni moins défié en duel Capo de Feuillide, Sainte-Beuve soumet à la réflexion du public un intéressant développement sur la question de morale soulevée par le chroniqueur de L'Europe littéraire. Aux yeux du critique du National, la « moralité » d'un ouvrage ne tient pas à la présence de passages plus ou moins « osés » ou à la description de plaies plus ou moins hideuses, mais au fait que l'auteur a ou non cherché un remède à ces plaies et qu'il est ou non arrivé à une solution humainement acceptable. Une telle solution n'apparaît pas, regrette Sainte-Beuve, dans le roman de George Sand: "Le souffle général du livre est un souffle de colère par la bouche de Lélia; et l'on n'a pour se délasser, pour se rafraîchir de ce vent âpre et contraire, que le stoïcisme glacé de Trenmor." (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:500-501.) Ainsi Lélia communique au lecteur "le sentiment immense d'un mal sans remède [. . .] qui envahit tout, se généralise dans la création, comme dans la société, accuse la Providence autant [End Page 279] que les lois humaines." (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:501.)

Certes, George Sand a chaudement remercié Sainte-Beuve de cet article ("Vos paroles valent bien mieux et me sont bien plus utiles que les coups d'épée de mes autres amis"11 ), mais il est clair néanmoins, à la lecture du compte rendu, que l'enthousiasme du critique a baissé et que celui-ci a été partiellement déçu par cette évocation de "l'impuissance d'aimer et de croire," esquissée, pour reprendre les termes du National, à travers la peinture de la "stérilité précoce d'un cœur qui s'est usé dans les déceptions et dans les rêves" (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:500). Dans son article, Sainte-Beuve note aussi que – pour faire la guerre à l'auteur – les journalistes ont assimilé son roman au genre "intime". Notre critique, qui est bien placé pour connaître la question, voit là un contresens. Selon lui, Lélia se rattache, bien au contraire, à l'inspiration du romantisme philosophique: dans ce récit, qui a des allures de "roman-poème" (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:503) plutôt que de roman intime et où se mélangent le réel et l'impossible, les personnages ne vivent pas de la vie commune, à l'intérieur d'un cadre déterminé; ils servent chacun à illustrer une idée et sont dépourvus de l'épaisseur de l'existence. Sainte-Beuve épingle notamment la figure de Magnus, qui lui semble invraisemblable. Lélia apparaît ainsi au critique comme une œuvre déclamatoire et marquée par l'esprit de système. Plus encore: la romancière prend le public à témoin de sa révolte contre la Providence, la société, les lois humaines et la condition de la femme; certains de ces constats ont le mérite, admet Sainte-Beuve, de mettre les plaies à nu, mais sont cependant impuissants à y remédier et de surcroît ne tiennent aucun compte des adoucissements de la réalité. Or, c'est bien "au roman de la vie réelle, comme Indiana et Valentine l'ont posé" (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:505), qu'on voudrait voir revenir George Sand.

La romancière, cette fois, n'écoutera pas les conseils du critique, mais s'attachera au contraire dans ses ouvrages ultérieurs à approfondir la veine de Lélia. Cet ouvrage marque l'entrée de Sand dans ce qu'on appelle aujourd'hui le roman "engagé" et que l'on désignait à l'époque comme la littérature "humanitaire" ou "utilitaire." Ce n'est pas, tant s'en faut, la tasse de thé de Sainte-Beuve. Les liens d'amitié, sans se rompre, vont progressivement se relâcher. Pendant une période de dix-sept années, qui nous conduit au-delà de la révolution de 1848, Sainte-Beuve ne consacre plus aucun compte rendu développé à un roman de Sand. Ce mutisme presque absolu12 prend fin le 18 février 1850, dans Le Constitutionnel: ce jour-là, le critique fait longuement état de la publication des premiers romans berrichons, se réjouit de voir l'auteur renouer avec une inspiration plus personnelle et se risque, dans la foulée, à évoquer les raisons de son long silence. Tout d'abord, Sainte-Beuve désapprouvait la perspective militante de la plupart des romans sandiens écrits entre 1834 et 1848: ceux-ci exaltaient des utopies humanitaires, illustraient des projets messianiques, prônaient des changements politiques. Or Sainte-Beuve–c'est une [End Page 280] des constantes de son activité critique–a toujours récusé l'inféodation de l'art à des perspectives qui lui sont étrangères et notamment l'inscription de la littérature dans le combat pour le progrès social. Aux yeux de l'auteur des Lundis, l'écrivain n'a pas pour tâche de réformer, ni même de conseiller ses lecteurs, mais seulement de les consoler. Il regrette ainsi que Sand ait persévéré dans la voie du roman de 1833 et que Consuelo soit fille de Lélia. Il déplore plus vivement encore que la romancière ait épousé la cause des réformes sociales jusqu'à devenir en 1848 une sorte de "Muse de la révolution": on l'a vue en effet prêter sa plume au gouvernement de Ledru-Rollin (Sand rédigeait les éditoriaux du Bulletin de la République, l'organe du gouvernement provisoire) et même créer sa propre revue, au titre très explicite (La Cause du peuple; trois numéros entre le 9 et le 23 avril 1848). Sainte-Beuve ne pouvait que déplorer ces prises de position et se féliciter en 1850 de voir George Sand rompre avec ses "errements" passés:

Nous ferons ici comme elle, nous laisserons la politique de côté avec tous ses méchants propos et ses sots contes : ce sont légendes qui ne sont pas à notre usage. Oh! la maussade légende que celle du Gouvernement provisoire! Nous voilà tout de bon revenus aux champs; George Sand, homme politique, est une fable qui n'a jamais existé: nous possédons plus que jamais dans Mme Sand le peintre du cœur, le romancier et la bergère.

Idéaliser le peuple (dans Le Compagnon du tour de France), recommander l'abolition de la propriété privée et des barrières sociales, prêcher pour le remplacement de la classe des nobles par une classe de prolétaires (dans Horace), appeler à la révolution (dans La Comtesse de Rudolstadt), c'était – selon l'auteur des Lundis – faire sortir la littérature de son sillon. En utilisant les séductions du roman pour faire triompher un parti ou une opinion, on s'expose à tromper lourdement le lecteur: une fois mises en pratique, rappelle le prudent Sainte-Beuve, les utopies ont la fâcheuse tendance d'engendrer l'arbitraire et le fanatisme. Pour rester fidèle à sa mission, l'écrivain doit s'abstenir de prendre part aux débats qui agitent la place publique.

Conséquent avec lui-même – il a toujours affirmé, on l'a dit, que les systèmes répugnaient aux femmes – , Sainte-Beuve attribue les mauvais choix de la romancière, après Lélia, à l'influence des hommes:

[. . .] pour tous ceux qui ont de bonne heure connu et admiré Mme Sand, ç'a toujours été un sujet d'étonnement et une énigme inexplicable, que de la trouver si aisément crédule et, je lui en demande bien pardon, si femme sur un point : elle croit volontiers à l'idée des autres. Avec un talent du premier ordre et tel qu'on n'en trouverait pas de supérieur en notre littérature dès l'origine, elle semble craindre que ce talent, dans son activité et dans [End Page 281] sa puissance, ne manque de sujet, ne manque de pâture. À cette fin elle reçoit et prend le mot et l'idée de gens qui, en vérité, lui sont inférieurs par maint endroit. Elle les croit supérieurs parce qu'ils concluent carrément, comme si un grand peintre, un grand poète avait besoin absolument de conclure. "C'est un écho qui double la voix," a-t-on pu dire d'elle à cet égard, et en songeant à ceux dont elle prétendait s'inspirer. Et elle fait mieux que de doubler leur voix, elle la rend méconnaissable. Combien de fois n'a-t-elle pas fait passer leurs ennuyeux paradoxes à l'état de magnifiques lieux communs!

(Sainte-Beuve 1857:354.)

Ces "gens" désignent, on l'aura compris, Michel de Bourges, Lamennais et surtout Pierre Leroux. Le moins que l'on puisse dire est que celui-ci ne compte pas au nombre des écrivains préférés de Sainte-Beuve. Au moment où Spiridion est publié dans la Revue des Deux Mondes, le critique confie à Caroline Olivier, son amie de Lausanne: "Comprenez-vous Spiridion? On dit que le P. Alexis est M. de Lamennais et que le fameux livre De l'Esprit est l'Encyclopédie de Leroux. Je parle au hasard sans avoir lu ni en avoir envie."14 Une fois devenue l'égérie de Pierre Leroux, George Sand ne saurait être plus éloignée de ses premiers essais dans le genre "intime" cher à Sainte-Beuve. Celui-ci retrouve au contraire dans les romans postérieurs à Lélia tous les traits de cette esthétique romantique qu'il réprouvait chez Hugo ou chez Vigny: l'influence de la philosophie allemande, l'humanitarisme, les développements sur l'avenir du monde, le néo-platonisme, le mysticisme, les dissertations sur le "Nouvel Évangile" et sur le haussement du poète jusqu'à Dieu.

Mais les engagements idéologiques de George Sand, après Lélia, ne sont sans doute pas seuls responsables de la tiédeur critique de Sainte-Beuve. Dans une lettre qu'il a écrite à la romancière après avoir lu, en manuscrit ou en épreuves, le début de Lélia, Sainte-Beuve cite, au nombre des caractères qui font à ses yeux l'intérêt de l'ouvrage, l'expression de "cette idée affreuse et si probable que l'amour n'est pas ce que nous croyons, que nous en avons fait une idolâtrie, et que dans les temps antiques, du temps des dieux, cette confusion mystique, qui est une sorte de mystification pour les pauvres hommes, n'avait pas lieu ; [. . .]."15 On peut se demander si le critique a bien, en l'occurrence, rejoint l'intention de l'auteur ou s'il lui a plutôt imputé l'une des propres idées. La suite des événements incite en effet à poser la question.

Dans les jours qui précèdent ou suivent immédiatement la publication de Lélia, débute, on le sait, la fameuse liaison Sand-Musset. On connaît les péripéties de cette passion, marquée notamment par le départ du couple en Italie, au mois de décembre 1833. Sainte-Beuve, qui semble lui-même engagé à cette époque dans une histoire d'amour avec Adèle Hugo, n'avait aucune raison de désapprouver cette relation. En revanche, il n'a pu que juger défavorablement, venant des deux acteurs eux-mêmes et de leur entourage, tout le bruit fait autour du "roman de Venise". Devenu, à la faveur de ce déballage public, l'affaire de tous, la liaison Sand-Musset a pris rapidement les apparences d'une [End Page 282] épopée hors du commun, illustrant avec éclat la grandeur de la passion irrésistible. Bien à tort, au fond, puisqu'à Venise le couple était déjà en pleine crise et que les amants ne rentrèrent même pas ensemble à Paris. Mais le public était d'autant moins destiné à connaître ces subtilités, que les protagonistes travaillèrent à la célébration littéraire de leur histoire d'amour et entreprirent de lui conférer les caractères du mythe. Ainsi, annonçant à Sand le projet de La Confession d'un enfant du siècle, Musset écrit en août 1834:

[. . .] je ne mourrai pas, moi, sans avoir fait mon livre, sur moi et sur toi (sur toi surtout). Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a portée. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et mon génie, il ne poussera sur ta tombe que des lis sans tache. [. . .]. La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard; on ne parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. Ce sera là un mariage plus sacré que ceux que font les prêtres; [. . .].16

George Sand ne fut pas en reste et s'attacha de son côté aussi à édifier un piédestal religieux à la passion amoureuse, dans deux romans dont la rédaction est contemporaine de l'épisode vénitien ou suit de près sa conclusion: Leone Leoni, où la belle Juliette, par amour, sacrifie tout au héros, libertin et amoral, et surtout Jacques, publié à la fin de l'été 1834. Ce dernier roman donne tort, sinon à Lélia, en tout cas à Sainte-Beuve qui croyait voir en George Sand une adversaire du culte "idolâtre" de l'amour. Jacques met en scène des personnages aux yeux desquels la seule morale véritable consiste à rester toujours fidèle à ses propres sentiments. La jeune Fernande a épousé Jacques, qui est beaucoup plus âgé qu'elle. Après son mariage, elle rencontre et aime passionnément Octave. Fernande s'ouvre de cette passion à son mari, qui ne lui adresse pas le moindre reproche et dont la philosophie sur la question tient en quelques points: on ne commande pas à l'amour et personne ne doit se sentir coupable d'être ou de ne plus être amoureux; il n'y a pas de crime là où il y a sentiment sincère; le mariage est une institution odieuse qui doit être abolie, car elle enchaîne la liberté des conjoints: "Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son mari." (Sand 1844:327.) Jacques savait, au reste, que l'amour que lui vouait Fernande était appelé à passer. Au début du récit, lorsque la jeune fille affirme qu'elle voue à son mari une adoration éternelle, celui-ci proteste:

Pourquoi chercher à soulever les voiles sacrés du destin? Les cœurs les plus fermes ne résistent pas toujours à son choc inévitable. Quelles promesses, quels serments peuvent lier l'amour? [. . .]; ah! gardons-nous d'interroger trop souvent le livre mystérieux où la durée de notre bonheur est inscrite de la main de Dieu. [. . .] Ni toi ni moi nous ne connaissons ce qu'a de force et de durée en toi la faculté de l'enthousiasme qui seule [End Page 283] fait différer l'amour moral de l'amitié. [. . .]; l'amour est une flamme plus subtile et plus sainte, c'est Dieu qui le donne et qui le reprend.

(Sand 1844:77-78.)

C'est Dieu qui nous fait aimer, et nous fait changer d'amour: on ne peut affirmer plus clairement qu'en amour tout est permis et que les variations de la passion non seulement échappent au péché mais bien plus constituent autant de commandements divins auxquels il est impératif de se soumettre. Jacques est en tout cas le premier à le faire: devenu un obstacle pour Fernande et Octave, il se suicide.

Sainte-Beuve devait avoir peu de goût pour un tel roman, qui installait l'amour sur un trône et invitait à faire passer les exigences de la passion avant toute autre considération. Le critique a toujours insisté, pour sa part, sur la nécessité de préserver, entre l'écrivain et le public, un rapport de sympathie. Or, quelles affinités un lecteur moyen, confronté à l'expérience – et, osons le dire, à la médiocrité – de l'Éros quotidien, peut-il trouver avec un auteur vivant des passions hyperboliques et célébrant des idéaux inapplicables dans la vie de tous les jours? Quels étaient les contemporains de Sand qui pouvaient se payer le luxe de sacrifier tout à l'amour, comme la belle Juliette de Leone Leoni, et pouvaient nourrir l'espoir de connaître eux aussi, un jour, leur "roman de Venise"? Quelle était la lectrice – rappelons quand même qu'on est en plein XIXe siècle – qui était en mesure de faire sienne la leçon de Jacques et d'imiter Fernande? Au lieu d'aider le lecteur à supporter le poids des petitesses et des mille frustrations de l'existence de tous les jours, on semble vouloir lui faire honte de cette existence, si imparfaite, si quelconque en regard du destin réservé aux écrivains et à leurs héros. On répand dans le public l'idée, pernicieuse, que l'héroïsme consiste à se laisser en toutes circonstances entraîner par les passions et non à leur résister. Avec Jacques, avec le bruit fait autour du "roman de Venise", George Sand diffusait du point de vue de Sainte-Beuve de dangereuses illusions et contribuait une fois encore à faire sortir la littérature de son sillon: le risque n'était plus, ici, de cautionner d'éventuelles dérives fanatiques mais d'accroître la tristesse du public et de créer des Emma Bovary.

Dans la retraite de George Sand à Nohant, après 1848, et dans le cycle des récits berrichons, déjà bien entamé au moment de l'article de 1850, Sainte-Beuve a vu, avec satisfaction, la romancière renouer avec l'inspiration d'Indiana et de Valentine, c'est-à-dire avec ce qu'il regardait comme les vraies valeurs et les enjeux fondamentaux de la littérature. [End Page 284]

Michel Brix
Faculté de Philosophie et Lettres
Rue de Bruxelles, 61
B - 5000 Namur
BELGIQUE

Notes

1. Voir Sainte-Beuve 1869-1871, 1:470-506. Sur la "réputation" de Sainte-Beuve, auteur qui semble progressivement sortir du purgatoire où on l’avait relégué, on consultera notamment Diaz 2000: en septembre 1994, s’est déroulé à Cerisy-la-Salle un colloque consacré à "Sainte-Beuve ou l’invention de la critique." Cette rencontre Sainte-Beuve/Cerisy était tout sauf banale, Cerisy étant lié aux souvenirs des débats qui eurent lieu, dans les années 1960 et 1970, autour de la notion de "nouvelle critique", celle-là précisément qui voulait s’émanciper des conceptions littéraires que l’on prêtait à Sainte-Beuve. Et en 2000, les actes de ce colloque ont paru dans la revue Romantisme, autre lieu emblématique.

2. Voir Sainte-Beuve 1869-1871, 2:481. (Première publication de l’article dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1840.)

3. Voir la lettre du 2 octobre 1844 à Ulric Guttinguer ("Nos Juniores tel que Musset sont féroces d’amour-propre et ne répondent à chaque bon procédé que par des grossièretés"; Sainte-Beuve 1936:678).

4. Sand 1966:261 (lettre du [18 février 1833]).

5. Sainte-Beuve 1869-1871, 2:518. Sainte-Beuve cite ensuite la lettre du 13 novembre 1833, dans laquelle la romancière lui demandait de lire le manuscrit du Secrétaire intime.

6. Numéro du 15 juillet 1832. L’article a été repris dans le recueil Portraits de femmes.

7. "[...] en ouvrant le livre on s’est vu introduit dans un monde vrai, vivant, nôtre, à cent lieues des scènes historiques et des lambeaux de moyen-âge, dont tant de faiseurs nous ont repus jusqu’à satiété; quand on a trouvé des mœurs, des personnages comme il en existe autour de nous, un langage naturel, des scènes d’un encadrement familier, [...], alors on s’est laissé aller à aimer le livre, à en dévorer les pages, [...]." (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:471.) À noter qu’un article paru dans La Caricature du 31 mai 1833 faisait l’éloge d’Indiana pour les mêmes raisons et y saluait "une réaction de la vérité contre le fantastique du temps présent, contre le Moyen Âge, du drame intime contre la bizarrerie des incidents, de l’actualité simple contre l’exagération du genre historique." Cet article a été attribué à Balzac: il figure dans le tome XXII de l’édition Lévy des Œuvres complètes du romancier et est évoqué dans Pierrot 1994:193; on observera néanmoins que Roland Chollet considère que ce compte rendu est d’attribution incertaine (Chollet 1983:457).

8. "Comme l’auteur de Delphine, l’auteur d’Indiana, assure-t-on, est une femme [...]." (Sainte-Beuve 1869-1871, 1:473; voir aussi Bordas 2004:173.)

9. Sainte-Beuve 1869-1871, 5:2-3. Voir aussi, dans Portraits de femmes, cette remarque sur Mme Roland: "Qu’on n’aille pas faire de Mme Roland toutefois un pur philosophe stoïque, un citoyen rigide comme son mari, en un mot, autre chose qu’une femme." (Sainte-Beuve 1998:243.)

10. Voir Sand 1966, note 1 de la p. 406.

11. Lettre du 8 octobre 1833 (Sand 1966:431).

12. Il fut brièvement interrompu, en 1840, par le compte rendu, peu significatif, de la [End Page 285] pièce Cosima, créée au Théâtre-Français le 29 avril 1840 (Revue des Deux Mondes, 1er mai 1840, p. 563-568). Sainte-Beuve ne jugea pas opportun de reprendre ce compte rendu dans l’un de ces recueils; ses héritiers l’ont inséré au tome II des Premiers lundis (Sainte-Beuve 1874:413-424). Par ailleurs, on a déjà évoqué, ci-dessus, la mention de George Sand dans l’article "Dix ans après en littérature" (Revue des Deux Mondes, 1er mars 1840).

13. Sainte-Beuve 1857:352 et 369 (Le Constitutionnel, 18 février 1850).

14. Sainte-Beuve 1936:486 (lettre à Caroline Olivier du [25 novembre 1838]). Spiridion avait commencé à paraître dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1838.

15. Sainte-Beuve 1935:356 (lettre du [9 mai 1833]).

16. Musset 1985:119 (lettre du 23 août 1834).

Works Cited

Bordas, Éric. « Indiana » de George Sand. Paris: Gallimard, Foliothèque, 2004.
Chollet, Roland. Balzac journaliste. Le tournant de 1830. Paris: Klincksieck, 1983.
Diaz, José-Luis (éd.). Sainte-Beuve ou l’invention de la critique, numéro spécial de Romantisme, Revue du dix-neuvième siècle, 2000/3, n° 109.
Musset, Alfred de. Correspondance. Ed. Marie Cordroc’h, Roger Pierrot et Loïc Chotard. Tome 1 (1826-1839). Paris: PUF, 1985.
Pierrot, Roger. Honoré de Balzac. Paris: Fayard, 1994.
Sainte-Beuve, Charles Augustin. Causeries du lundi. Tome III. 3e édition. Paris: Garnier Frères, 1857.
_____. Correspondance générale. Ed. Jean Bonnerot. Tome 1. Paris: Stock, Delamain et Boutelleau, 1935.
_____. Correspondance générale. Ed. Jean Bonnerot. Tome 2. Paris: Stock, Delamain et Boutelleau, 1936.
_____. Portraits contemporains. 5 tomes. Paris: Michel-Lévy Frères, 1869-1871.
_____. Portraits de femmes. Ed. Gérard Antoine. Paris: Gallimard, Folio, 1998.
_____. Premiers lundis. Tome 2. Paris: Michel-Lévy Frères, 1874.
Sand, George. Correspondance. Ed. Georges Lubin. Tome 2. Paris: Garnier Frères, 1966.
_____. Jacques. Paris: Perrotin, 1844. [1ère éd., 1834.]
_____. Œuvres autobiographiques. Ed. Georges Lubin. Tome 2. Paris: Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971. [End Page 286]

Additional Information

ISSN
1536-0172
Print ISSN
0146-7891
Launched on MUSE
2006-09-27
Open Access
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