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Janice Best - Une Statue monumentale de la Republique - Nineteenth Century French Studies 34:3 Nineteenth Century French Studies 34.3 (2006) 303-322

Une Statue monumentale de la République

Department of Languages & Literatures
Acadia Univeristy
Wolfville, Novia Scotia
Canada

Depuis la Révolution de 1789, des régimes successifs en France ont essayé d'utiliser l'espace public afin de contrôler le sens donné aux événements historiques. Les noms des rues, les monuments, les statues des 'grands hommes', les tableaux dans les musées publics entourent les citoyens de symboles dont le but est de leur rappeler le passé glorieux afin de créer une identité collective culturelle qui ne remet pas en question ses origines. Les structures narratives générées par ces symboles publics ont, cependant, des lacunes significatives. Car bien qu'il soit commun de trouver des plaques et des monuments indiquant les endroits où des soldats sont morts défendant la France lors des première et deuxième guerres mondiales, ou qui identifient les maisons de divers peintres, poètes, compositeurs, et hommes d'état, la ville de Paris ne porte presque aucune trace des 25.000 à 30.000 hommes, femmes et enfants qui ont perdu la vie lors des massacres de la Commune de Paris – la plus grande insurrection dans l'Europe moderne avant l'insurrection de Varsovie de 1943-44.

Mon but dans cet article est d'analyser le processus par lequel le gouvernement de la Troisième République a reconstruit les espaces publics de Paris afin de contrôler le sens donné aux événements de la Commune pour éradiquer toute trace des idées sociales qu'elle représentait. Quelques exemples en sont: quelle chanson la nouvelle République devait adopter comme son hymne national, quels bâtiments on devait restaurer et lesquels on devait détruire, quel événement devait servir comme fête officielle de la République, quels événements et quels hommes on devait commémorer par la dénomination des rues de Paris et l'érection de statues dans diverses places de la ville.

Contexte

La Commune de Paris, qui a duré entre le 18 mars et le 28 mai 1871, a suivi la défaite de la France dans la guerre franco-prussienne et l'abdication de l'empereur Louis-Napoléon Bonaparte. Après le siège de Paris qui a duré quatre [End Page 303] mois, les dirigeants de la nouvelle Troisième République ont signé un armistice avec la Prusse le 28 janvier 1871. Furieux et dégoûtés, les citoyens de Paris ont refusé d'accepter cet armistice et, le 18 mars, ont formé leur propre gouvernement insurrectionnel, composé en grande partie par des membres de la classe ouvrière.

Le gouvernement de la Troisième République, sous la direction d'Adolphe Thiers, a réagi très vite à cette menace à ses propres prétentions démocratiques. Le 21 mai, les troupes du gouvernement ont envahi la ville et pendant les six jours qui s'ensuivirent ont systématiquement massacré tous ceux soupçonnés d'être des Communards. Le dernier renfort des insurgés était dans le cimetière du Père-Lachaise et c'est ici que la plupart des massacrés ont été enterrés.

Après la fin du massacre, et la reprise de la ville par la bourgeoisie, une grande partie de Paris était en ruines car les Communards avaient couvert leur retraite en mettant le feu aux bâtiments de l'administration. On estime que 30.000 personnes sont mortes pendant cette période, et plus de 7.500 ont été condamnés à la déportation (avec encore 3.000 autres personnes condamnées par contumace; Brécy 111). Malgré l'importance de ces chiffres, on a écrit relativement peu au sujet de cette période. La plupart des manuels scolaires n'y font que peu de référence (on préfère généralement mettre l'accent sur le siège de Paris), et la ville de Paris elle-même ne commémore ni l'événement, ni ses victimes.

L'Assemblée nationale de la Troisième République, menée d'abord par Thiers, et, après 1873, par MacMahon, était dominée par des politiciens de droite qui favorisaient une restauration de la monarchie. Ce n'était qu'après les élections de 1876 et 1877 qui ont donné la majorité aux républicains qu'un gouvernement vraiment démocratique et parlementaire a pris le pouvoir. En contraste, le conseil municipal de Paris était dominé depuis 1871 par la branche radicale du parti républicain, alliée avec les socialistes. Les débats qui ont eu lieu dans ces deux assemblées pendant les premières années de la Troisième République témoignent des luttes entre les diverses factions qui rivalisaient pour le pouvoir politique en France afin de commémorer, éradiquer ou contrôler la signification du passé.

Dans cet article, j'analyserai la façon dont cette lutte pour le contrôle de la signification des événements historiques s'est déroulée dans les délibérations de l'Assemblée nationale et du Conseil municipal de la ville de Paris. En particulier, je tenterai de démontrer de quelle façon certaines décisions prises par ces institutions concernant l'espace public et les façons dont Paris a été reconstruit visaient essentiellement à éradiquer toutes les références à la Commune et à ses idées. Lorsque le Salon a ré-ouvert ses portes en 1872, par exemple, toutes les scènes de guerre étaient bannies. De façon semblable, de nouvelles lois sur la censure interdisaient la publication de toute image représentant des scènes de la Commune. Thiers, le nouveau président, a également [End Page 304] banni toute figure portant le bonnet phrygien, ou bonnet de la liberté. Les censeurs gouvernementaux ont systématiquement exigé que les auteurs de pièces de théâtre éliminent toutes les références à la guerre ou aux batailles (de n'importe quelle période), ainsi qu'à l'Allemagne, ou à l'Alsace. Même des pièces qui avaient déjà été représentées, telle L'Alsace d'Erckmann-Chatrian ou La Veillée allemande de Bernard Lopez , devaient subir des changements de lieux et de titres (la première est devenue Les Fiancés et la deuxième La Veillée suisse). Et lorsqu'en 1880 l'Assemblée nationale a voté l'amnistie pour tous les condamnés de la Commune (sauf les incendiaires et les assassinats), le but était de tirer "le voile de l'oubli" sur l'événement (Le Journal officiel. Débats du Sénat, le 4 juillet, 1880). Cette volonté d'effacer tout souvenir de la Commune explique les difficultés que les familles des victimes n'ont cessé de rencontrer lorsqu'ils proposaient un monument au souvenir des morts de la Commune. Pour les politiciens de la droite, ce serait ainsi "glorifier" la Commune. De nombreuses propositions tendant à élever un monument aux "fédérés" furent présentées au Conseil municipal à partir de 1883, mais la sépulture des communards est restée sans commémoration jusqu'en 1909, année où on a enfin autorisé une plaque commémorative, et un monument qui devait être placé en dehors du cimetière, et qui était dédié aux victimes de "toutes les révolutions."

La notion de Bourdieu de "l'habitus" peut nous aider à expliquer ces tentatives de contrôler l'interprétation publique des événements historiques. Bourdieu définit l'habitus (Le sens pratique) comme l'effet de régularisation produit par la situation dans laquelle on se trouve et qui détermine l'ensemble des 'possibles' dans une société donnée – les règles qui ne sont jamais écrites ni enseignées mais qui déterminent ce qu'on peut penser, ce qu'on peut faire et ce qu'on peut dire. Pendant les périodes de stabilité politique, "l'habitus" assure la continuité du discours dominant de façon automatique.

Cependant, comme Terdiman l'a fait remarquer (Discourse / counter-discourse), pendant des périodes de transformation rapide cette internalisation du discours dominant est incomplète. À mesure que le nouveau régime essaie de consolider son pouvoir, les autorités sont tentées d'utiliser leur pouvoir afin de supprimer les voix de l'opposition. La censure naît de cette tentative de contrôler l'interprétation des événements. La prolifération des voix de l'opposition qui a accompagné les diverses émeutes et insurrections qui ont marqué la France du dix-neuvième siècle est un des effets d'un habitus qui est en train de se créer et correspond à une étape relativement préliminaire du processus par lequel la classe dominante consolide son pouvoir discursif.

Une Statue Monumentale de la Republique

Dès le début de la Troisième République, les différents niveaux du gouvernement [End Page 305] – le conseil municipal de Paris ainsi que l'Assemblée nationale – avaient d'importantes décisions à prendre. Paris était en ruines et il fallait reconstruire la ville. Quels bâtiments convenait-il de raser et quels autres reconstruire? Quel événement devait servir comme commémoration pour la fête nationale et quelle chanson choisir comme hymne national? Que faire de tous les noms de rue et de place qui rappelaient des souvenirs du régime déchu? Deux bâtiments en particulier furent l'objet de nombreux débats – le palais des Tuileries et l'Hôtel de Ville – tous deux détruits par les incendies de la Commune. Ces deux bâtiments avaient une importance symbolique et idéologique. Le Palais des Tuileries rappelait de toute évidence les régimes du passé – à la fois le Second Empire et les diverses monarchies qui l'ont précédé. Le restaurer suggérerait un retour possible de la monarchie. Le laisser en ruines garderait vif le souvenir des "crimes" des communards. L'Hôtel de Ville, en revanche, siège du gouvernement de la Commune, symbolisait le pouvoir municipal et démocratique.

La décision de réédifier l'Hôtel de Ville avait été, en effet, une des toutes premières prises par le Conseil municipal élu en 1871. Les conseillers municipaux ont voté les fonds nécessaires pour sa réédification dès 1872, mais il a fallu par la suite une année entière de débats pour savoir de quelle façon il convenait de reconstruire l'édifice. Afin de souligner le caractère démocratique du nouveau régime, le conseil municipal avait déjà décidé d'organiser un concours pour la reconstruction. Mais la principale discussion s'est centrée sur la question de savoir si les conseillers municipaux pensaient qu'il valait mieux 'reconstruire' ou "restaurer" l'Hôtel de Ville. Le 20 janvier 1872, par exemple, le conseiller municipal Tranchant a déclaré: "Il ne faudrait point en faire disparaître complètement le souvenir par une construction entièrement nouvelle, ce serait (. . .) achever l'œuvre de destruction commencée par la Commune." En d'autres mots, construire un nouvel Hôtel de Ville serait vu comme la continuation de la destruction commencée par les Communards; restaurer l'édifice à l'état exact où il était avant les événements de la Commune servirait à effacer la Commune en tant qu'événement historique.

Les conditions du concours ouvert en juillet 1872 pour la reconstruction de l'Hôtel de Ville ont en effet souligné la nécessité de préserver autant que possible le bâtiment original datant de la Renaissance, et de conserver l'œuvre de son architecte, Boccador:

La façade principale sera maintenue dans l'axe de l'avenue Victoria, et devra reroduire exactement l'ancienne façade de Boccador.

L'Administration rappelle aux concurrents les termes de la délibération du Conseil municipal en date du 25 mai 1872, ainsi conçue:

"La restauration de l'Hôtel de Ville sera mise au concours sur la donnée suivante: Les constructions existantes seront utilisées dans la plus large mesure possible" [End Page 306]

Il sera remis à chaque concurrent des feuilles de dessin indiquant l'état actuel des parties de l'édifice qui n'ont pas été détruites par l'incendie.

(Programme d'un concours pour la reconstruction de l'Hôtel de Ville de Paris, Paris: La Hure, 1872)

Quant au palais des Tuileries, la décision fut longtemps différée. Malgré des demandes réitérées de bon nombre des conseillers municipaux, ces ruines sont restées sur place jusqu'en 1883. Les visiteurs à l'Exposition universelle de 1878 avaient ainsi devant les yeux un souvenir concret de la destruction commise par les Communards. Malgré la décision enfin prise en 1883 de faire disparaître les ruines, on peut encore aujourd'hui en trouver des morceaux dans une des remises du jardin des Tuileries.

Ce même conflit entre différentes factions politiques se voit dans les discussions entourant la décision prise par le conseil municipal de Paris en 1878 d'ériger une statue monumentale de la République.

La Troisième République fut une des périodes les plus prolifiques dans l'histoire de la France en ce qui concerne l'érection des statues et la re-dénomination des rues et des places. Dans sa thèse, Jacques Lanfranci nous dit que 150 statues ont été érigées à Paris entre 1870 et 1914, tandis que seulement 26 ont été érigées entre 1815 et 1870 (June Hargrove, "Les statues de Paris," in Nora, Les Lieux de mémoire). Tous ces monuments publics ont des histoires à raconter, montrant clairement l'importance de cette période du point de vue de la création des mythes. Ceux qui étaient au pouvoir et ceux qui s'y opposaient utilisaient l'espace public afin de souligner les valeurs de la République. Pour ceux qui étaient au pouvoir, cette république ne pouvait être vue comme ayant ses origines dans un régime qui avait massacré ses citoyens. De cette façon, il fallait éviter toute référence explicite aux massacres commis sous la Commune, ainsi que des références à des périodes de violence antérieures, telle la Terreur de 1793. Ceux qui s'opposaient au pouvoir, cependant, particulièrement ceux qui avaient participé à la Commune et qui avaient perdu des parents lors de la Semaine sanglante, cherchaient des manières de commémorer les morts, et de réclamer la nouvelle République comme la leur.1

Parmi toutes ces statues, la statue de la République avait une importance symbolique toute particulière. En décidant quels attributs on devait accorder à cette statue, et en l'entourant de figures allégoriques et historiques, on établissait ses origines (antiques ou spécifiquement françaises, par exemple; datant de 1789 ou de 1871) et on déterminait ainsi la nature de cette République (une Monarchie sans le nom, ou une République assise sur les principes de la démocratie).2

Le projet d'ériger une statue monumentale de la République a été mis à l'ordre du jour du Conseil municipal de Paris pour la première fois lors de la session du 14 mars, 1878. Ce projet devait coïncider avec l'Exposition universelle qui allait se passer plus tard la même année. Cette idée émanant des conseillers [End Page 307] de gauche avait pour but de signaler aux étrangers (comme aux citoyens français) qu'ils se retrouvaient dans un pays désormais républicain. Voici un extrait de la proposition faite par M. Jobbé-Duval, au nom de la Commission des Beaux-Arts (appelée la 5e Commission):

Il sera digne, en effet, de la ville de Paris, de montrer aux étrangers que l'Exposition va amener dans la capitale l'emblème du gouvernement que la France s'est donné. Mais, à raison même de la grandeur de l'œuvre à accomplir, la Commission a pensé qu'il fallait faire appel à tous les talents et provoquer l'émulation de tous les artistes. En conséquence, elle propose de décider que la statue de la République figurera à l'Exposition de 1878, mais que l'exécution de cette statue fera l'objet d'un concours dont le pro- gramme sera arrêté par une délégation ministérielle, de concert avec le Conseil municipal.
(Procès verbal du Conseil municipal de Paris, séance du 14 mars, 1878.)

Les conseillers ont très longuement débattu cette proposition afin de déterminer quels attributs la statue devait avoir et où elle serait placée. La majorité du conseil municipal voulait en particulier que la statue porte le "bonnet phrygien," symbole de la liberté, et les conseillers ont voté que les conditions du concours spécifient cet attribut (voir le procès verbal du 11 avril, 1878). Toutefois, puisque le Président Thiers avait interdit l'exhibition publique de toute image de la République portant le bonnet, le Préfet de la Seine et le Ministre de l'Intérieur (tous deux membres à la fois du Conseil municipal et de l'Assemblée nationale) ont refusé de donner suite à cette décision. À la séance du 11 mai, 1878, le conseiller municipal Viollet Le Duc, le célèbre architecte, a demandé pour quelles raisons aucune suite n'a été donnée à cette décision et a reçu la réponse suivante:

M. LE PRéFET DE LA SEINE répond qu'il a reçu des instructions de M. le Ministre de l'intérieur. M. le Ministre lui rappelle qu'au Gouvernement seul appartient le droit: 1e de désigner l'emplacement sur lequel peut être élevé une statue; 2e de déterminer les attributs et emblèmes que la statue de la République peut porter. M. le Préfet ne saurait donc approuver la délibération du Conseil dans les termes où elle a été prise. Il ne pourrait donner son approbation qu'à une débération (sic) qui tiendrait compte des observations du Gouvernement sur les deux points qui viennent d'être indiqués.
(Procès verbal, 11 mai 1878)

Le Préfet de la Seine a également refusé d'accorder la permission de faire exposer une autre statue de la République à l'Exposition universelle, celle exécutée par le sculpteur Soitoux en 1849. A la fin, les visiteurs de l'Exposition universelle n'ont pu voir aucune statue de la république, au grand déplaisir des conseillers municipaux.

Une décision n'a été prise qu'une année plus tard, le 18 mars 1879, après la résignation du Président MacMahon, un monarchiste. Un nouveau président [End Page 308] républicain, Jules Grévy, l'a remplacé et un nouveau préfet de la Seine, M. Hérold, fut élu. La proposition présentée au Conseil municipal au nom de la Commission spéciale des beaux-arts, sur le programme du concours pour l'érection, place du Château-d'Eau (ancien nom de la place de la République), d'une statue de la République ne précisait plus quels devaient en être les attributs. Les conditions du concours stipulaient tout simplement que: "La statue de la République sera représentée conformément au type traditionnel. Elle sera debout et aura 7 mètres de hauteur, non compris la plinthe. Le piédestal pourra être accompagné de figures allégoriques ou symboliques." (Ville de Paris. Concours pour l'érection d'une statue monumentale de la République.) La première épreuve du concours eut lieu entre le 6 et le 12 octobre. 83 esquisses au dixième de l'exécution furent exposées dans les salles de l'École des Beaux-Arts pendant une semaine. À la fin de ce premier degré du concours le jury invita trois sculpteurs à exécuter leur modèles: MM. Gautherin, Morice et Soitoux. Le jury a également désigné six autres artistes dont les modèles ont été jugés dignes de mention: MM. Maillet, Dalou, Lefeuvre, Belleuze, Le Bourg et Debrie.

Quoique le jury accordât le premier prix au modèle présenté par M. Morice en avril 1880, et c'est en effet sa statue qu'on voit aujourd'hui sur la Place de la République (Figure 1), il a également recommandé que la ville de Paris achète un autre des modèles, celui présenté par le sculpteur M. Dalou, classé cependant au 5e rang:

A la suite de ces scrutins successifs, une proposition fut présentée en faveur de l'un des projets ayant obtenu une mention. Ce projet, conçu dans des conditions toutes spéciales, avait attiré l'attention du Jury; mais il avait dû être écarté comme ne répondant ni aux prescriptions du programme, ni aux exigences de l'emplacement désigné; il s'agissait d'émettre un vœu en faveur de l'achat, par l'Administration, du groupe de M. Dalou, dont la composition avait été jugée digne de figurer sur l'une de nos promenades publiques.
(Concours pour l'érection d'une statue monumentale de la République, rapport

du jury)

Qui étaient ces deux artistes et pour quelles raisons a-t-on décidé de recommander la statue de Morice pour le prix, tout en écartant celle de Dalou? Pourquoi par la suite recommander que la statue écartée soit achetée par la Ville de Paris, lui donnant en quelque sorte la priorité sur les œuvres de Gautherin et de Soitoux, classées 2e et 3e?

Léopold Morice, le lauréat du concours, et Jules Dalou étaient des contemporains. La statue de la République est l'œuvre la mieux connue de Léopold Morice (1846–1919). Son frère, Charles, également sculpteur, a travaillé avec lui sur les trois sculptures en pierre – la Liberté, l'Egalité et la Fraternité – qui ornent le piédestal de la statue.

Jules Dalou (1838-1902) a été exilé en Angleterre entre 1871 et 1879. Au moment [End Page 309] de l'exposition des modèles au concours de la statue de la République, le public parisien remarqua particulièrement son œuvre, mais ne connaissait pas son nom. Dalou n'était pourtant pas un inconnu, mais plutôt un oublié. Au Salon de 1870, il avait obtenu une médaille. Les événements de 1871 firent de lui un proscrit et un condamné du conseil de guerre. Condamné par contumace, il put heureusement se réfugier en Angleterre, où il trouva un emploi à South Kensington, l'école gouvernementale des arts décoratifs. Rappelé en France par l'amnistie de 1880, il abandonna ce poste lucratif, et un de ses premiers actes fut de participer au concours organisé par la ville de Paris, sa ville natale. À part sa statue de la République, il est aussi connu pour sa série de statuettes représentant des ouvriers et des scènes de la vie de famille, dont il y a plusieurs exemples aujourd'hui au musée d'Orsay. Dalou est considéré comme le représentant le plus caractéristique du naturalisme en sculpture.

Sa statue, Le Triomphe de la République, que le jury avait "écartée comme ne répondant ni aux prescriptions du programme, ni aux exigences de l'emplacement désigné" fut en effet achetée par le Conseil municipal de Paris (décision du 22 juin 1880) et placée au milieu de la place de la Nation.

Quoique le rapport des délibérations du jury ne mentionne pas quels aspects de la statue ne se conformaient pas aux critères du concours, il est clair lorsqu'on regarde la statue qu'un des facteurs décisifs est que la figure de la République porte le bonnet banni (Figure 2).

Le modèle présenté par Morice au premier degré du concours, ainsi que la version en plâtre exécutée pour le deuxième degré – et inaugurée pour la fête du 14 juillet en 1880– porte en revanche une couronne d'épis. Chose surprenante alors est de constater que, lors de l'inauguration de la statue définitive trois ans plus tard en 1883, la figure de la République porte un bonnet phrygien, partiellement caché. Lorsqu'on regarde la statue de front, on voit en effet des mèches de cheveux qui, s'échappant du bonnet, pourraient facilement se confondre avec une couronne d'épis. Lorsqu'on la regarde de côté, cependant, ou encore de dos, le bonnet est visible.

Est-ce pour cette raison que lors de l'inauguration de la statue le 14 juillet 1883 sur la place de la République, le Président de la France, Jules Grévy et le ministre de l'instruction publique (et des beaux-arts) Jules Ferry ont refusé d'assister à la cérémonie? Divers comptes rendus de l'inauguration dans les journaux de l'époque signalent en tout cas cette absence (L'Événement, La Justice, Gildea 39). Selon le journaliste de La Justice, le Président Grévy aurait décidé de ne pas assister à la cérémonie parce que le président du conseil municipal allait réclamer l'amnistie pour tous les condamnés de la Commune lors de son discours. L'amnistie votée par l'Assemblée nationale n'était que partielle et excluait les condamnés de "délit politique."

Qu'y avait-il de si controversé dans ces deux statues et en particulier dans le bonnet banni et, à quel moment a-t-il fait son apparition sur la tête de la statue [End Page 310] de Morice?

Mon hypothèse est que ce sont les aspects narratifs de ces deux statues que les autorités cherchaient à contrôler dans une tentative de façonner le mythe fondateur de la République. Ce que le gouvernement de 1883 cherchait à éviter était tout lien entre la nouvelle République et les événements de la Commune qui l'avaient directement précédée. C'est cette volonté d'oublier le passé qu'a souligné M. Oustry (le Préfet de la Seine), dans son discours d'inauguration, le 14 juillet, 1883:

En 1789, le peuple de Paris, emporté par un irrésistible élan vers la liberté, avait hâte d'en finir avec un régime qui ruinait et opprimait la nation. Il lui fallait avant tout renverser et détruire; aujourd'hui, au contraire, c'est une œuvre de reconstruction que nous poursuivons : notre désir le plus ardent est de fonder définitivement l'édifice républicain, de le perfectionner, de le rendre toujours plus digne de la France et de ses aspirations plus élevées.
(Compte rendu paru dans l'Événement du lundi, 16 juillet 1883)

Le bonnet phrygien rappelait le passé révolutionnaire de la France et les souvenirs que le gouvernement cherchait à effacer, parmi autres, celui des communards non amnistiés. Mais ce n'est pas seulement le symbolisme du passé que les autorités cherchaient à contrôler.

Un regard plus attentif sur les deux statues révèle qu'elles ont aussi des structures narratives distinctes. Sur le piédestal de la statue de Morice on trouve une série de douze scènes historiques. À commencer par la Révolution de 1789 et la prise de la Bastille, ces scènes racontent l'histoire de la lutte en France pour établir une démocratie et un gouvernement républicain:

20 juin 1789 "Serment du jeu de Paume"
14 juillet 1789 "Prise de la Bastille"
4 août 1789 "Abolition du régime féodal et des privilèges"
14 juillet 1790 "Fête nationale de la Fédération"
11 juillet 1792 "L'Assemblée proclame 'La Patrie en danger'"
20 septembre 1792 "Victoire à Valmy"
21 septembre 1792 "Première séance de la Convention et abolition de la royauté"
13 Prairial de l'An 2 "16 mai 1794"
29 juillet 1830 "Les Trois Glorieuses"
4 mars 1848 "Proclamation de l'abolition de l'esclavage"
4 septembre 1870 "Proclamation de la République"
14 juillet 1880 "Première fête nationale du 14 juillet"

Plutôt qu'entrer dans les détails des événements qui sont soulignés, je voudrais examiner plus particulièrement les lacunes dans ce récit. Plusieurs événements de l'année 1792 sont illustrés. En revanche, aucun événement de la Terreur de 1793 n'est montré, et aucun événement de la Commune ne figure dans la version "officielle" du mythe fondateur de la République. [End Page 311]

Un événement datant de la période révolutionnaire en particulier est absent: la décision du 23 septembre, 1792 du gouvernement révolutionnaire de désigner le sceau de l'état comme une femme portant un bonnet phrygien. Le "bonnet," utilisé par les politiciens de la première République française comme symbole de la liberté, suggérait une référence à l'Empire romain. Sous ce régime, des esclaves libérés par leur maître portaient ce bonnet, et devenaient citoyens de l'Empire. La figure de la femme, adoptée par la Convention et nommée plus tard Marianne,3 est ainsi une référence directe à un événement associé avec une phase plus radicale de la Révolution, et, en tant que telle, a été sans cesse censurée par tous les régimes en France au dix-neuvième siècle. Comme Robert Gildea a écrit: "If the Republic were to be successfully reintroduced in France, it had to be dissociated from memories of 1793: the Jacobin dictatorship, the Terror, and the guillotine" (Gildea 34).

La figure de la République qui surmonte la statue de Dalou porte clairement le bonnet phrygien banni. Elle se tient en haut d'un globe placé sur un char tiré par deux lions, guidés par le génie de la Liberté. Elle est entourée par deux figures–à la gauche, le Travail, et à la droite, la Justice. L'Enfant aux pieds du forgeron représentant le travail, tient un grand livre. Ceci est censé mettre l'accent sur le rôle central de l'éducation et du travail intellectuel dans la République. À l'arrière du groupe, une femme nue, représentant la paix, distribue des fruits d'abondance. Les lions qui tirent le char symbolisent le suffrage universel.

Morice a également ajouté plusieurs figures symboliques ou allégoriques à son monument. Sa figure de la République porte une toge antique. À la main droite elle tient une branche d'olivier, tandis que son bras gauche repose sur les Tables de la Loi sur lesquelles sont gravées les mots: "Droits de l'Homme." Trois statues en pierre sont placées autour du piédestal: La Liberté portant des chaînes brisées et brandissant un flambeau, l'Égalité portant le drapeau tricolore et une balance, la Fraternité entourée par des attributs de l'agriculture et des enfants lisant des livres. La statue de Morice remplit ainsi une mission pédante; en racontant l'histoire "officielle" de la République française, tout en omettant des références aux émeutes violentes du peuple, elle met l'accent sur les moments glorieux du passé de la France, ainsi que son avenir de paix. L'année 1848, par exemple, est accentuée non pas à cause de la Révolution de février qui a donné à la France sa deuxième République, mais parce que c'est l'année où la France a aboli l'esclavage.

La statue de Dalou, avec son bonnet bien visible, fait une référence directe à la fois à la Commune et aux phases les plus radicales de la première République. Car la Commune avait développé le culte de la combattante révolutionnaire femelle, buste dénudé, portant le bonnet phrygien, originalement introduit en 1792. Pendant la Commune, on voyait partout des figures de femmes coiffées du bonnet. On les considérait des symboles d'une République révolutionnaire, [End Page 312] une république du peuple combattant, tandis que les figures portant la couronne d'épis étaient vues comme des symboles d'une République plus modérée, et plus paisible.

Le génie de la Liberté, ainsi que les deux figures du Travail et de la Justice suggèrent une séquence narrative reliée aux principes idéologiques généraux de la classe ouvrière. Le globe sur lequel la Liberté se tient fait référence à une lutte universelle, plutôt qu'à l'exemple spécifiquement français. Ce qui a rendu cette statue moins acceptable pour le concours officiel, patronné par l'État, était son message idéologique, clairement relié au mouvement socialiste. La majorité des membres du Conseil municipal de Paris avait voulu dès le début que la statue de la République porte le bonnet phrygien. Ce n'était que lorsque l'Assemblée nationale, dominée, elle, par des monarchistes avait refusé de permettre cet attribut, que les conditions du concours ont été modifiées.

C'était bien pour ses aspects "démocratiques et socialistes," "l'originalité de sa conception et par l'esprit franchement et nettement démocratique qui se dégageait de son ensemble tout entier" que le conseil municipal a accepté la proposition faite par M. Ulysse Parent relativement à son achat.4

Les statues des deux sculpteurs ont été érigées pour des raisons idéologiques différentes. Chaque faction essayait, à travers ces monuments, de donner plus de légitimité à sa vision de la République en la reliant à différents événements fondateurs. Les sculpteurs des deux statues ont évité des références trop explicites à la violence, car ni les modérés ni les radicaux ne voulaient proposer un mythe fondateur de la nation basé sur de tels principes. La statue "officielle" raconte l'histoire des diverses luttes de la France pour la démocratie, et passe sous silence les périodes de violence reliées aux phases plus radicales de la Révolution et de la Commune. La statue "non officielle" raconte l'histoire d'une République de l'avenir, celle toujours recherchée par la classe ouvrière, et symbolise une aspiration plus globale. D'ailleurs cette même classe ouvrière – à travers ses représentants de la Commune – était persuadée d'avoir sauvé la République d'un retour à la Monarchie en défendant les principes républicains.

René Rémond, dans son livre La Vie politique en France depuis 1789, suggère qu'il existe deux manières de voir et d'interpréter la Commune: comme la dernière des révolutions du XIXe siècle, ou comme la première tentative du prolétariat pour instaurer une société sans classes. La statue de Morice, cependant, n'accorde même pas à la Commune cette place comme dernière des révolutions. Son histoire s'arrête en 1870 avec la déclaration de la République le 4 septembre. Selon Rémond c'est "par le truchement de la réinterprétation marxiste que la Commune est devenue un mythe efficace, un mythe mobilisateur" (282).

Ce que les exemples des statues de Morice et de Dalou démontrent est que malgré les tentatives de censure du gouvernement, la signification refait surface et le (les) contre discours trouve(nt) une voix. Ces statues portent ainsi les [End Page 313] traces mêmes des débats de l'époque autour des efforts de commémorer ou éradiquer le souvenir de la Commune.

L'histoire des commissions et des représentations artistiques au dix-neuvième siècle est bien plus riche et complexe que l'exemple des deux statues de la République ne permet de le révéler. Le fronton du Panthéon, par exemple, commencé par une commission donnée à un républicain avoué, David d'Angers en 1827, repris par Louis-Philippe en 1830, inauguré avec embarras en 1837 au moment où Louis-Philippe voulait se distancer des références à la révolution, et criblé de balles lors de la Commune montre de quelle façon l'art officiel entre souvent en conflit avec l'idéologie dominante.

La plupart des statues mises au concours après la Commune ont ainsi de multiples rapports avec cette volonté de contrôler le mythe des origines de la République. La même année que le conseil municipal de Paris organisa un concours pour la statue de la République, il avait ouvert un nouveau concours artistique pour l'érection, au rond-point de Courbevoie, d'un monument destiné à remplacer la statue de Napoléon 1er par un monument représentant la Défense de Paris. C'est en effet cette statue, par le sculpteur Barrias, qui donna son nom à ce quartier, devenu aujourd'hui le centre de l'architecture moderne.

D'autres concours furent ouverts pour des statues en hommage (entre autres) à Voltaire, Rousseau, Desmoulins, Danton, Rouget de l'Isle, Ledru Rollin, et j'en passe. Toutes ces statues ont un rapport avec le mythe des origines de la République et plusieurs portent les traces d'une volonté de subvertir la version 'officielle' de ce mythe. On commémore Camille Desmoulins pour avoir été le premier à avoir appelé le peuple aux armes le 12 juillet 1789 et avoir ainsi contribué à la prise de la Bastille (Procès verbal du Conseil municipal, 23 juin, 1880). Danton est reconnu comme l'un des principaux organisateurs du 10 août 1792 et le plus puissant inspirateur de la défense nationale. (Procès verbal, 23 juin, 1880; Concours 1890). Rouget de l'Isle est décrit comme un grand citoyen qui "fut l'honneur et la gloire de la France" et "sa Marseillaise (qui) enflamma les générations républicaines, enfanta des héros, chassa les traîtres à la patrie; (. . .) est resté le seul, le vrai chant national et patriotique de la France" (Procès verbal, 29 juin, 1880).

On justifia la statue de Ledru Rollin (dont le modèle fut inauguré le 14 juillet, 1880, place Voltaire) en le déclarant le premier à avoir instauré le suffrage universel en France. Voltaire (1878) et Rousseau (1883) ont été salués comme les précurseurs et les préparateurs de la Révolution française. (Procès verbal, 23 février, 1883). Chacune de ces statues, ayant été commandée par l'état, participe donc à cette volonté de relier la Troisième République à ses origines glorieuses, mais en même temps y résiste. Le monument à la Défense de Paris, pour ne donner qu'un exemple, commandé officiellement pour représenter la résistance héroïque des Parisiens face aux soldats prussiens pourrait tout aussi [End Page 314] bien représenter les Parisiens résistant aux Versaillais – tout dépend de l'année que la statue est censée représenter, 1870 ou 1871?

Le monument aux victimes de la Commune offre un des meilleurs exemples de ce genre de résistance symbolique tendant à proposer une autre version du mythe fondateur. Selon celui-ci, ce sont les communards qui ont sauvé la République en France et ont ainsi empêché le retour de la monarchie. Cette version accorde une importance primordiale à la Commune dans l'histoire de la république en France. Comme l'a dit un des conseillers municipaux, M. Joffrin, lors d'un débat au sujet de quelques plaques commémoratives: "Sans la Commune, vous n'auriez pas la République!" (Procès-verbal 11 juillet, 1883).

Ce même conseiller municipal fut celui qui déposa la première proposition concernant un possible monument aux fédérés lors de la séance du 5 novembre, 1883. Cette proposition fut très longuement débattue, non seulement en 1883, mais à plusieurs reprises au cours de l'année 1884. Le Préfet de la Seine s'est servi du prétexte du décret du 23 prairial an XII qui n'autorisait que des concessions particulières et excluait les concessions collectives pour justifier son refus d'accorder la permission aux familles des victimes de leur élever un monument funéraire. Il a fallu attendre jusqu'en 1909 pour que le Conseil se décidât enfin en faveur du monument, mais non pas un monument dédié spécifiquement à la mémoire des communards. Le monument autorisé en 1909 était à toutes les victimes des révolutions, et devait être placé en dehors du cimetière.

Deux messages se dégagent de l'ensemble de ces débats: Le message "officiel" était que la république qui s'était installée en France était le résultat d'une progression. Il fallait donc insister sur les précurseurs lointains de ce mouvement. Le message des communards, en revanche, était que la France était devenue une République parce que des citoyens français "fidèles jusqu'à la mort à leur foi politique et sociale, sont héroïquement tombés", "derniers défenseurs de la Commune et de la République en 1871" (discours de M. Joffrin le 5 novembre 1883).

Dans le contexte de ces échecs répétés de faire commémorer les morts de la Commune, les deux statues de la République prennent toute leur importance. Chaque statue a été inaugurée deux fois. Le modèle en plâtre de la statue de Morice était au centre des célébrations de la première fête nationale, le 14 juillet 1880. Trois ans plus tard, en 1883, la version en bronze fut inaugurée, encore une fois pour les célébrations du 14 juillet. La statue de Dalou, commandée définitivement par la ville de Paris en 1886, fut inaugurée une première fois le 21 septembre 1889 et une deuxième fois le 19 novembre 1899. Faire acheter par la ville de Paris une statue de la République sculptée par un ancien communard et la faire inaugurer sur la place de la Nation, au moment même où le conseil municipal refusait encore d'autoriser un monument commémoratif aux victimes de la Commune, peuvent être vus comme des commentaires détournés [End Page 315] sur le sujet banni. C'est dans ce sens que je suis tentée d'interpréter l'apparition du bonnet phrygien sur la tête de la statue de Morice. Malgré les tentatives répétées de la part de différents gouvernements de faire disparaître le souvenir de la Commune, et des violences du passé, ce souvenir continuait à refaire surface.

Lorsque le Conseil municipal a enfin autorisé un monument "aux victimes des révolutions," le sculpteur, Paul Moreau Vauthier, a montré ces victimes, protégées par une figure de femme les bras étendus, émergeant des décombres d'un mur en briques. (Figure 3) Il n'est pas difficile de voir dans ce monument, inauguré en 1909 et qui est aujourd'hui sans plaque, encore une référence au "Mur des Fédérés" et aux victimes de la Commune. Certains commentateurs ont même suggéré que Moreau Vauthier s'était servi des pierres mêmes du mur original (qu'on venait de détruire) pour faire sa sculpture.

Cette lutte pour le contrôle de la signification des événements historiques continue dans l'espace public de Paris encore aujourd'hui. En avril, 2000, le maire de Paris, Jean Tiberi, inaugura dans le 13e arrondissement – lieu d'un des principaux champs de bataille de la résistance des Communards – une nouvelle place, la place de la Commune-de-Paris. La date d'inauguration, originalement prévue pour le 18 mars (date du début de la Commune), fut reculée sur ordre du maire. La cérémonie n'eut lieu que le 19 avril, de façon à ne pas coïncider avec la foule des Amis de la Commune qui se rend tous les ans au cimetière du Père Lachaise pour commémorer le "début de l'immortelle épopée" (Journal de l'Humanité, édition du 21 avril 2000). Le discours du maire, qui se réclamait de "l'héritage" de la Commune, fit scandale. Il y avait scandale aussi lorsque les forces de l'ordre, un peu avant la cérémonie, ont essayé d'interdire l'entrée de la place aux porteurs de drapeaux rouges. Encore plus révélateur de cette volonté continue d'effacer le souvenir de la Commune, est le fait suivant: la plaque devait porter le 1871," mais on a laissé tomber la date. Le journaliste de l'Humanité qui faisait le compte rendu de la cérémonie commentait ainsi cet 'oubli': "Ultime mesquinerie des services de la ville, on a négligé de mettre sur la plaque 1871.5 Place de la Commune de Paris est anodin. Place de la Commune-de-Paris 1871 demeure révolutionnaire pour les descendants de l'ordre moral."

Conclusion

Comme ces exemples deux statues de la République démontrent, à la fois ceux qui sont au pouvoir et ceux qui s'y opposent utilisent l'espace public afin de gagner contrôle du sens donné aux événements historiques. En forgeant le mythe de la République, ceux qui étaient au pouvoir lors des premières années de la Troisième République ont essayé d'effacer le souvenir de la violence collective en contrôlant le symbolisme et les aspects narratifs de ces statues. En [End Page 316] même temps, la classe ouvrière cherchait à créer son propre mythe fondateur basé sur un récit d'héroïsme et de martyr (Gildea 44), une vision de l'avenir, mais une vision du passé aussi où ce n'est pas le peuple qui commet les actes de violence. Ils sont, selon cette version, les victimes de la bourgeoisie.

En essayant de lire les messages idéologiques de ces statues, on découvre une multiplicité de sens. Comme Terdiman l'a maintenu, toutes les formes d'expression, les œuvres artistiques comme le discours ordinaire, reflètent la lutte pour créer le sens qui structure la société. Elles reflètent les tensions et les inégalités de la vie sociale. C'est cette présence silencieuse des voix de l'opposition au sein de toute forme de discours qui explique pour quelles raisons, aux yeux de l'autorité, la censure devient une nécessité. Cette présence fait aussi que la censure absolue est impossible.

Comme nous pouvons voir avec les statues de la République, les silences créés par la censure officielle trouvent de nouvelles façons de signifier et de nouvelles significations, même si ce ne sont pas toujours celles originalement voulues. Le public qui sait que la censure existe apprend à se méfier du discours dominant et des raisons qu'il donne pour ses actes de censure. Il apprend à interpréter ces silences de façon peu favorable à l'autorité établie et sa curiosité au sujet de la censure lui apprend à être plus attentif aux voix du contre discours.

Le public qui ne sait pas que la censure existe a moins tendance à remettre en question les "vérités" reçues du discours dominant. La plupart des touristes qui visitent Paris, et en fait, la plupart des citoyens français, prêtent peu d'attention à ces statues aujourd'hui. Cependant, comme mes derniers exemples le démontrent, si le souvenir de ce que ces statues symbolisent a aujourd'hui largement disparu, la lutte pour le contrôle de l'interprétation de l'espace public continue.

Endnotes

1. Ceux qui avaient participé à la Commune ne voulaient pas se dépeindre comme les dirigeants d'une insurrection échouée. Le mythe fondateur qu'ils cherchaient à promouvoir était celui de l'héroïsme et du martyr; par conséquent, l'événement qu'ils ont choisi de commémorer n'était pas le début de la Commune, mais la "semaine sanglante," le massacre. Voir Gildea, 44.

2. Le 30 janvier, 1875, par exemple, l'Assemblée Nationale a voté 353 contre 352 un amendement qui permettrait l'élection d'un Président de la République. Le 16 juillet 1875, [End Page 317] l'Assemblée a voté de doter la France d'un ensemble de 31 lois plutôt que d'une vraie constitution. L'importante procédure de révision de ces lois qui s'est déroulée en 1879 portait en grande partie sur les symboles. Le siège des pouvoirs publics, fixés depuis 1871 à Versailles est transféré à Paris. On fixe ensuite la fête nationale au 14 juillet (tout en précisant qu'on commémore le 14 juillet 1790, la fête de la Fédération et non pas la prise de la Bastille). Finalement, on adopte la Marseillaise comme hymne national. La France devient une république, sans que le terme soit mentionné.

3. Ce fut le nom originalement donné à la République par ses adversaires en souvenir d'une société secrète destinée à renverser le Second Empire.

4. Voir: le Rapport, présenté par M. Ulysse Parent au nom de la 5e Commission, sur l'acquisition d'un groupe allégorique de Jules Dalou, dont l'esquisse a figuré à l'Exposition du concours pour l'érection d'une statue monumentale de la République; Annexe au procès-verbal de la séance du 22 juin 1880.

5. Avec l'arrivée des socialistes à la mairie de Paris, cet oubli a été réparé.

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 La statue de la R�publique, Morice, 1883.
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Figure 1
La statue de la République, Morice, 1883.
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 Triomphe de la R�publique, 1889.
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Figure 2
Triomphe de la République, 1889.
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 Le mur (Aux victimes de toutes les r�volutions), Moreau-Vauthier, 1909.
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Figure 3
Le mur (Aux victimes de toutes les révolutions), Moreau-Vauthier, 1909.


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0146-7891
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