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  • Thérèse philosophe: les charmes de l’impénétrable
  • Anne Richardot

Thérèse philosophe occupe une place à part dans l’histoire du libertinage. Le roman, dont douze exemplaires sont conservés dans l’Enfer de la Bibliothèque Nationale, s’est longtemps entouré du mystère de ses origines: la première date de publication, de même que l’identité de l’auteur ont nourri de savants débats. On s’accorde généralement aujourd’hui à voir dans le marquis de Boyer d’Argens l’auteur de cette malicieuse brochure anonyme, sans doute parue en 1748. 1 Les péripéties éditoriales qui ont accompagné sa naissance, jointes à ce défaut de paternité assurée, toutes choses qui font le délice des bibliographes, n’ont pas empêché le roman de connaître une certaine fortune littéraire. Prêchant à la fois l’émancipation intellectuelle et la liberté sexuelle de la manière la plus extrême, l’oeuvre réconcilie les deux tendances, parfois disjointes, du courant libertin au XVIIIe siècle.2 A bien des égards, Boyer d’Argens annonce Sade, lequel reconnaît d’ailleurs sa dette dans l’Histoire de Juliette en saluant “cet ouvrage charmant du marquis d’Argens, le seul qui ait montré le but, sans toutefois l’atteindre réellement; l’unique qui ait agréablement lié la luxure à l’impiété.” 3

Ce court roman se présente, assez traditionnellement, comme une lettre de l’héroïne, Thérèse, à son “cher bienfaiteur” qui lui a demandé le récit de sa vie. 4 Celui-ci s’organise en trois parties, plus ou moins habilement rattachées l’une à l’autre. La première est consacrée à évoquer l’éveil sexuel de l’héroïne, ses premiers émois de fillette perverse, ainsi que son apprentissage de la volupté au couvent. Dans cette école de vertu, elle est en effet témoin de la séduction de sa condisciple Éradice par le bon Père Dirrag. Tapie dans un recoin de placard, Thérèse fait son instruction. Notons que le sous-titre de l’oeuvre, plus alléchant que pertinent, est d’ailleurs “Mémoires pour servir à l’histoire du Père Dirrag et de Mlle Éradice,” faisant référence à une célèbre affaire de moeurs survenue une quinzaine d’années avant la publication du roman. 5 Mais c’est surtout à l’obligeante sollicitude pédagogique de Mme C*** et de son compère l’abbé de T*** que Thérèse doit son éducation. La deuxième partie donne la parole à la Bois-Laurier, “ancienne courtisane retirée du service” (p. 624) qui fait part à Thérèse de son expérience, aussi riche qu’originale. La troisième partie du roman, enfin, voit Thérèse vivre sa sexualité par elle-même avec l’homme qu’elle a rencontré, le comte qui est le [End Page 89] “bienfaiteur” à qui elle retrace sa jeunesse, donnant lieu au récit que l’on peut lire. Ces trois mouvements du texte correspondent aussi à trois lieux, trois topoï libertins: le couvent, le bordel, le boudoir. La confession de Thérèse, qui se propose de “développer” les “aventures qui l’ont conduite, comme malgré elle, pas à pas au comble de la volupté” (p. 575), ressortit donc au genre traditionnel du roman d’initiation.

Cette initiation présente quelques singularités néanmoins. Sous la tutelle de divers instituteurs moraux, Thérèse se forme à la double pratique d’un libertinage intellectuel, qui rejette le dogme religieux, et d’un libertinage sexuel, qui postule une connaissance et une maîtrise de son corps assez inédites pour une femme. L’ enseignement dispensé est complet: il joint la théorie à la pratique, la dissertation au témoignage, le conseil technique à l’application de visu. Au terme de sa formation, l’héroïne est affranchie, libre dans son esprit et sa sensualité. L’apprentissage a pourtant emprunté des parcours peu communs qui soumettent la sexualité à une redéfinition inattendue dans le contexte pornographique du roman. Si la “philosophie” professée puise à un fonds...

Additional Information

ISSN
1086-3192
Print ISSN
0098-2601
Pages
pp. 89-99
Launched on MUSE
1997-05-01
Open Access
No
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