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Amélie Nothomb : L’Invitation à la lecture

From: Women in French Studies
Special Issue, 2012
pp. 195-212 | 10.1353/wfs.2012.0030

In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

Un[e] écrivain[e] qui ne serait pas
d’abord un[e] lecteur [lectrice], ce serait
aussi absurde qu’un[e] cuisinier
[cuisinière] qui n’aurait jamais mangé.
Pour ma part, je lis autant que j’écris,
c’est-à-dire énormément.

Amélie Nothomb, Bruxelles, le 26 juin 19961

Dans Le Plaisir du texte (1973), Roland Barthes distingue le « texte de plaisir » du « texte de jouissance » :

Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu’à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur [/de la lectrice], la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage.

Or, c’est un sujet anachronique, celui qui tient les deux textes dans son champ et dans sa main les rênes du plaisir et de la jouissance, car il participe en même temps et contradictoirement à l’hédonisme profond de toute culture (qui entre en lui paisiblement sous le couvert d’un art de vivre dont font partie les livres anciens) et à la destruction de cette culture : il jouit de la consistance de son moi (c’est son plaisir) et recherche sa perte (c’est sa jouissance). C’est un sujet deux fois clivé, deux fois pervers.

La présente étude s’attachera à montrer comment, dans deux textes choisis à titre d’exemples, Amélie Nothomb met littérairement en scène un processus de lecture qui, selon les termes de Barthes, relève d’une forme d’anachronisme doublement pervers en ce que cette lecture procède, à la fois du plaisir du texte et de sa jouissance. On ressent dans la formulation barthienne le conflit intérieur mené par la personne qui lit entre une énergie de vie, sorte d’Eros de la satisfaction, et une énergie de mort, un Thanatos de rupture d’avec le confort de la norme assimilée. Cette forme de combat intérieur n’est pas sans rappeler la notion « d’ennemi intérieur » dont se nourrit l’écriture de la romancière belge2. Ici, toutefois, c’est le combat livré au sein de notre propre processus de lecture au moment où nous lisons le texte de Nothomb qui sera considéré. C’est de la tension de la mise en scène du plaisir de lire les textes « classiques », c’est-à-dire ayant reçu validation littéraire et culturelle dans le temps, tout autant que de la jouissance occasionnée par ceux qui ne le seraient pas – ou pas encore – et qui remettent en cause les valeurs du texte classique, qu’émergera l’invitation à la lecture. Toutefois, une telle forme de lecture est perçue par Barthes comme anachronique, car elle invite à lire des textes datant de deux époques différentes, et doublement perverse, parce qu’elle met à profit, dans un même mouvement, le plaisir de se retrouver dans ce qui l’a construite culturellement, et la jouissance de ce qui pourrait en occasionner la perte. Sous la plume d’Amélie Nothomb, je montrerai comment l’invitation à cette lecture, ici jugée perverse par Barthes, n’en sera que plus réjouissante.

La mise en scène du processus de lecture en tant que travail et productivité

Dans tous les romans et récits d’Amélie Nothomb, les protagonistes des deux sexes, qu’ils soient fictifs, semi- ou pseudo- autobiographiques, lisent ; nombre d’entre elles et eux écrivent également. Je limiterai toutefois mon analyse à ceux et celles qui lisent dans deux de ses romans : le tout premier, Hygiène de l’assassin, qui date de 1992, et le dernier en date3, sa dix-neuvième production, Une Forme de vie, publié en 2010. En outre, j’entendrai le processus de lecture au sens que lui donne Roland Barthes – encore lui – en termes d’une productivité, d’un travail de la langue, d’une pratique signifiante, et non d’un produit, ou d...



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