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Je n’ai pas eu le temps de consulter un livre : Les lectures de Marceline Desbordes-Valmore

From: Women in French Studies
Special Issue, 2012
pp. 85-107 | 10.1353/wfs.2012.0028

In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

Pour une poète qui se défendait tellement d’avoir rien lu, ou de rien savoir, il est remarquable de constater jusqu’à quel point Marceline Desbordes-Valmore est devenue nourriture favorite de grands lecteurs. Poète de poètes, elle a été lue et célébrée par Lamartine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire, Aragon – et des échos immédiatement reconnaissables de sa voix, de ses rythmes, de son parler, hantent la poésie lyrique française jusque dans les Années Folles. Mère d’une tradition ou filiation poétique, se peut-il qu’elle fût aussi ignorante de la tradition littéraire qu’elle le prétendit, qu’elle ne fût pas, elle aussi, fille de ses lectures ?

S’il faut en croire ses admirateurs les plus enthousiastes, elle passa, âme rase, vierge de lectures, au statut de lecture classique. Cependant, elle écrivait à une époque où la littérature prenait une part grandissante dans la vie privée avec l’importante extension du public lecteur, et où le taux de participation des femmes au processus d’alphabétisation venait de passer, en France, de 14% à 27% (Hoock-Demarle 149). Plus qu’aucune génération avant la leur, celle des femmes de l’ère romantique, ère de la maturité de Marceline, lisait avec passion, sans doute d’accord avec Mme de Staël pour qui « Les jouissances de l’esprit [étaient] faites pour calmer les orages du cœur » (Fraisse et Perrot 549). La rupture opérée par la Révolution étant également « l’acte qui fondait l’exclusion des femmes de la vie de la cité […], la séparation entre l’espace public et l’espace privé se consolide », comme le remarquent Fraisse et Perrot dans leur Introduction à L’Histoire des femmes (23). Or, à partir du XVIIIè siècle, l’équivalence est désormais bien établie entre lecture et privé, comme si la pratique du lire suffisait à désigner toute la sphère de l’existence intime. Le tableau de Chardin intitulé Les Amusements de la vie privée (qui représente une jeune femme surprise dans sa lecture, un livre sur les genoux), avait popularisé le thème de la « liseuse de romans » et montre bien que la lecture féminine, en particulier, était devenue l’acte du privé par excellence (Chartier 144–46).

Faut-il chercher dans l’association de la lecture à l’acte privé et au secret la réticence de Marceline sur le sujet de ses lectures ? Malgré ses protestations d’ignorance nombreuses et éplorées, Desbordes-Valmore n’était certes pas sans culture littéraire. Elle confesse dans « Les Sanglots » que l’enfer c’est d’être sans famille et sans livres : « Plus de livres divins comme effeuillés des cieux » (Poésies inédites 428–29). Sa lecture de Saadi lui a inspiré l’un de ses plus beaux poèmes. Dans ses épigraphes, elle cite non seulement ses contemporains, les poètes romantiques français, mais encore Dante, Bernardin de Saint-Pierre, Chénier, les romantiques allemands, et de nombreux poètes anglais. Elle s’intéressait à la poésie française des XVIè et XVIIè siècles et lut Louise Labé très attentivement (Jasenas 169). Son œuvre est traversée par des échos des troubadours, des poètes de la Pléiade, de La Fontaine et de Racine. Eliane Jasenas affirme qu’elle « ne fut pas seulement un poète, mais une ‘littéraire’ qui a aimé lire, traduire, composer, écrire » (13), et qu’elle « a beaucoup lu et travaillé, ce que l’on n’a pas assez dit » (169). Les livres constituaient donc une partie authentique et importante de sa vie de poète. Pourquoi, alors, tant insister sur le néant de son savoir ?

Cette étude considère le rapport conflictuel de Desbordes-Valmore à la lecture : Marceline lue et Marceline lisant. Comment fut-elle lue, et par qui ? Que lisait-elle, et comment concevait-elle le rôle de la lecture ? Je commenterai d’abord brièvement, en manière d’introduction, la réception critique de son œuvre et certains échos de sa voix chez les poètes...



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