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Tally’s Corner. Les Noirs du coin de la rue by Elliot Liebow (review)
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Tally’s Corner est, notons-le d’emblée, un classique des sciences sociales américaines. Outre son influence intellectuelle, il a constitué au fil du temps un incroyable succès de librairie, si l’on en juge par le nombre de ventes. En 1995, avant même la réédition de 2003, entre 500 000 et 750 000 exemplaires de cet ouvrage avaient été vendus aux États-Unis, ce qui en faisait à l’époque le deuxième best-seller de la discipline derrière The Lonely Crowd (1951) de David Riesman, Nathan Glazer et Reuel Denney5. Ce texte – publié pour la première fois aux États-Unis en 1967, dans un contexte politique marqué par la lutte pour les droits civiques et de violentes émeutes urbaines – rend compte in situ, sur le modèle des monographies anthropologiques (voir l’annexe « Retour sur une expérience de terrain »), de l’existence d’une vingtaine d’hommes noirs pauvres. Habitants du quartier défavorisé de Columbia à Washington, ils se rassemblent régulièrement pour passer le temps à l’angle d’une rue, aux abords d’une cafétéria, le Carry out New Deal. L’ambition d’Elliot Liebow est d’examiner différentes facettes de l’univers moral de ces habitués (Tally est l’un d’entre eux) et d’accéder à leur intimité à partir de l’observation de leurs activités quotidiennes. Il cherche notamment à comprendre les problèmes de pauvreté qui touchent durablement les Noirs, en s’attachant à la figure masculine jusqu’alors négligée. Contre la thèse d’une « culture de la pauvreté » en vogue dans les années 19606, selon laquelle les pauvres ont en commun des valeurs distinctes des autres groupes sociaux, qui se transmettraient au sein de la famille et qui les conforteraient dans un « style de vie pauvre », l’auteur affirme le partage d’une culture commune. Il fait de la difficile adaptation aux normes sociales qui traversent la société, la clef d’interprétation du comportement des hommes du coin de la rue. Ainsi, le travail occupe une place centrale dans la définition des rapports à soi et aux autres, bien que déniée dans les discours. L’incapacité chronique de ces hommes à subvenir aux besoins de leur famille du fait de leur relégation dans des emplois incertains, mal payés et éreintants, façonne une image de soi dépréciée, marquée du sceau de l’échec, qui déborde le strict monde du travail et hypothèque leur succès en tant que père, mari, amant et ami. Le coin de la rue où les hommes viennent chercher une « sociabilité sans effort » (p. 39), est le lieu d’invention de fictions propres à préserver leur dignité et à écarter temporairement les modèles sociaux dominants des classes moyennes, au profit d’un « système fantôme de valeurs » (p. 131) qui leur est plus favorable.

Le récit se structure en suivant les acteurs d’un monde à l’autre, au gré de leurs déplacements, en recourant à des extraits de conversation ou à de riches notes biographiques, chacun des cinq chapitres abordant un type de relations particulier. Liebow s’efforce à chaque fois de confronter paroles et actes pour démêler les paradoxes apparents, et privilégie l’idée que les comportements sont une « réponse directe aux conditions de vie des Noirs des classes populaires plutôt qu’une simple conformité à des impératifs historiques et culturels » (p. 129). Dans la relation d’emploi (chap. 1), l’apathie, la fainéantise ou l’irresponsabilité dont fait preuve une minorité (et que l’on attribue au groupe dans son ensemble), traduirait sous une forme exacerbée le rôle secondaire de l’emploi dans la hiérarchie des valeurs. Les Noirs des quartiers pauvres, cantonnés dans des tâches subalternes, ouvriers du bâtiment ou employés sous-payés, sans espoir de promotion, ne parviennent pas à faire vivre leur famille, condamnés à la débrouille ou à l’illégalité. De ce fait, ils font l’expérience d’un sentiment d’incompétence et en viennent à s’auto...



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