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Les agences de la précarité. Journaliers à Chicago by Sébastien Chauvin (review)
In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

Entre 2004 et 2006, Sébastien Chauvin a mené à Chicago une enquête ethnographique sur le recrutement journalier de la main-d’œuvre industrielle la plus déqualifiée du marché du travail. Son étude se déroule dans un contexte qui a considérablement changé : l’intérim s’est accru, diversifié et étendu depuis les années 1980, il est désormais central et permanent dans le fonctionnement des entreprises qui entretiennent des relations de longue durée avec les agences.

Comment maintenir à disposition permanente, dans une attente non payée et indéfinie, une masse importante de travailleurs précaires et déqualifiés ? Gérer la main-d’œuvre par l’incertitude temporelle et économique est la fonction centrale des agences qui distribuent le travail aux journaliers. C’est le lieu parfait pour expérimenter et analyser cet « idéal type réalisé de la précarité » entendue comme « partage inégal de l’incertitude et du risque de marché, comme rapport social au temps défavorable aux salariés », et comme « partage inégal de la mobilité ». Sébastien Chauvin a donc fait la queue avant l’aube aux portes de deux agences de Chicago pour que son nom figure en bonne place sur la liste d’attente, rempli les formulaires et patienté de longues heures dans la salle de dispatch des journaliers avec l’espoir d’être appelé « sur un ticket »3 pour une entreprise et décharger des camions, remplir des boîtes, assembler des présentoirs de carton : tâches déqualifiées à la durée et aux lendemains aléatoires.

L’auteur expérimente et analyse un système où presque tout ramène à l’agence d’intérim. D’abord les « régimes d’inemployabilité » qui imposent une sous-citoyenneté précaire aux anciens détenus noirs (autorisés mais non reconnus de fait et dont la stigmatisation touche toute la communauté) et aux immigrés d’Amérique centrale sans papiers (non autorisés mais reconnus de fait et recherchés par les industries). Ces deux groupes sont dans les années 2000 le public privilégié des agences d’intérim journalier auxquelles les entreprises délèguent l’embauche indirecte. Dans la salle de dispatch où ils attendent, ils font l’expérience concrète de leur mise en concurrence et d’une inégalité violente sur le marché de l’emploi : la discrimination raciale est particulièrement défavorable aux noirs et les entreprises réclament délibérément les sans-papiers.

Le dispositif de l’agence maintient dans une attente captive ce public soumis à l’aléatoire (besoin quotidien variable des entreprises) et à l’arbitraire (sélection des partants sur le ticket). L’analyse du processus d’embauche expérimenté par l’ethnographe démonte un véritable « rite de déqualification ». Ignorance des formulaires remplis, annulation de l’histoire professionnelle, absence d’entretien et de CV : l’embauche « sans qualité » efface les trajectoires, dénie les compétences et au mieux les naturalise, permet in fine aux agences de conserver leur « marchandise ». Mais « l’immobilisation des mobilisables » passe aussi par un « contrat tacite entre l’agence et son public » : l’embauche sur un ticket est l’issue (temporaire) d’une mise à l’épreuve physique et morale de la ténacité, de la patience, de la docilité de personnes venant avant l’aube chaque jour attendre des heures, parfois durant des semaines entières, une hypothétique affectation. Il faut manifester sa présence sans débordement, une veille alerte mais sereine, une mobilisation sans faille.

L’incertitude qui règne sur les critères de décision du dispatcheur chargé d’affecter les journaliers sur un ticket, tend à brider fortement leurs velléités d’aller voir ailleurs. Pour Sébastien Chauvin, la contrainte par corps sans garantie fonctionne avec la puissance d’un espoir mis à mal et sans cesse renouvelé jusqu’à ce que (et parce que) cela débouche : être présent ne garantit pas l’envoi sur le ticket, mais pour partir il faut être présent et sur la liste. À peine écrite, la formule doit cependant être nuancée. Car...



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