Culture, modernité et patrimoine rural: Le Journal d’agriculture au Québec, 1919-1920
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8 Culture, modernité et patrimoine rural : Le Journal d’agriculture au Québec, 1919-1920 Marie-Noëlle Aubertin 25010_Bernier.indb 207 12-09-10 3:59 PM Résumé Fondé en 1877, le Journal d’agriculture sert à instruire les cultivateurs québécois, confinés pour la plupart dans une agriculture de subsistance à petite échelle. Ce journal est le lieu où s’observe le mieux le choc entre tradition et modernité, car il propose une double représentation de la vie rurale. D’une part, la vision du ministère de l’Agriculture suggère l’entrée dans la modernité et la production pour la ville. D’autre part, la rédaction du journal rappelle les mœurs paysannes traditionnelles en se dressant contre l’influence de la ville. Dans les deux cas, la représentation de la vie rurale est une construction idéologique stimul ée par la présence urbaine grandissante. La contamination des campagnes par l’image de la ville véhiculée dans le Journal d’agriculture est à la base d’un repli identitaire propice au développement du patrimoine rural. S’il n’est pas encore possible de parler véritablement de patrimoine rural québécois en 1919-1920, plusieurs signes en présagent la venue. Ainsi s’opère pour les ruraux un basculement de culture première à culture seconde (dans les mots de Fernand Dumont) ou, si l’on préfère, le début d’un processus de patrimonialisation de leur environnement, de leurs pratiques et de leur mode de vie. 25010_Bernier.indb 208 12-09-10 3:59 PM Culture, modernité et patrimoine rural 209«  D ans l’ensemble de l’économie québécoise, le secteur agricole voit son importance relative diminuer durant les trente premi ères années du [xxe] siècle. Ce secteur subit également des transformations profondes qui apparaîtront avec de plus en plus de nettet é au lendemain de la Première Guerre mondiale1 », des transformations qui modifient le visage du Québec rural, jusque-là marqué par la colonisation , les territoires à s’approprier et à cultiver, et l’agriculture familiale de subsistance. Ce que ces affirmations mettent en relief appartient à un phénomène plus large qui atteint son apogée entre 1911 et 1931 : l’urbanisation massive de la province, causée en partie par son industrialisation. En effet, depuis la fin du xixe siècle, le gouvernement québécois insiste moins sur la colonisation de nouveaux territoires que sur le développement des techniques de production agricole. La productivité de ce secteur est accrue par l’arrivée et l’embauche en 1913 de la première génération d’agronomes, qui travaillent à partir de fermes modèles et expérimentales. Beaucoup de travail doit être fait, car les terres québécoises sont à sec. À court d’engrais et sans connaissances, les cultivateurs ont épuisé la ressource et plusieurs se découragent. L’exode vers la ville devient une option alléchante puisque divers métiers nouveaux, associés aux tech­ niques industrielles, donnent au cultivateur fatigué l’illusion de pouvoir mieux faire vivre sa famille. D’autant plus que la période 1897-1920 voit se développer le réseau routier et le secteur industriel urbain afin de contrer l’exode vers la Nouvelle-Angleterre. Bref, en quelques années, « [l]a majorit é2 de la population vit dans les villes et le mouvement d’urbanisation s’étend, avec une intensité variable, sur l’ensemble du territoire3 ». Qu’arrive-t-il alors à la campagne ? L’expansion des marchés urbains lui fournit de nombreux débouchés et accentue à la fois la spécialisation et la commercialisation de la production. Le lait et le beurre, deux spécialités maintenant bien implantées dans toutes les régions, les fruits et les légumes destinés aux citadins, le foin pour nourrir leurs chevaux, représentent autant de facettes de l’agriculture commerciale du Québec4.  1. Linteau, Paul-André, René Durocher et Jean-Claude Robert, 1979, Histoire du Québec contemporain. De la Confédération à la crise, Montréal, Boréal Express, p. 428.   2. En 1911, 44,5 % des Québécois vivent en ville, comparativement à 41,8 % des Canadiens en général. En 1921, ces pourcentages atteignent 51,8  % et 47,4  % respectivement. Il semblerait que l’année 1915 soit celle qui a vu passer le cap du 50  % au Qu...