Patrimonialisation des élites, appropriation des habitants: Lecture plurielle des médinas du Maroc
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2 Patrimonialisation des élites, appropriation des habitants : Lecture plurielle des médinas du Maroc Anne-Claire Kurzac-Souali 25010_Bernier.indb 41 12-09-10 3:58 PM Résumé Cet article s’efforcera de présenter les différents mécanismes et processus de patrimonialisation en cours dans les villes anciennes du Maroc en fonction des divers acteurs impliqués, de leurs intentions, de leurs actions et aussi de leur rapport au patrimoine et à la ville ancienne. Les différentes postures face au patrimoine (celles de l’État, des ­ mécènes et des élites et l’attitude des habitants plus ou moins anciens) soulignent l’importance du rôle des différents acteurs de la patrimonialisation, notamment les professionnels du tourisme, véritables « prescripteurs » de patrimonialisation d’éléments susceptibles d’intéresser ce secteur. Le patrimoine des riad – maisons traditionnelles introverties des médinas – tend ainsi à qualifier l’urbain en fonction de critères et de valeurs devenus complexes dans un cadre urbain mondialisé. 25010_Bernier.indb 42 12-09-10 3:58 PM Patrimonialisation des élites, appropriation des habitants 43 A u Maroc, les médinas ont été depuis longtemps un atout pour le tourisme culturel sans que, pour autant, leur patrimonialisation ait été engagée en profondeur. Cette situation paradoxale tenait principalement aux représentations les stigmatisant. Elles ont subi un long processus de marginalisation spatiale et mentale. Les médinas des grandes villes impériales sont déqualifiées dès le Protectorat français (1912-1956) par le glissement des fonctions centrales de la ville traditionnelle vers les espaces urbains plus récents et coloniaux et ensuite par un changement de leur population, par des mouvements migratoires inverses entre les élites, puis la classe moyenne allant résider dans les périphéries nouvelles et des ruraux allant occuper ces centres anciens délaissés. Dans l’ensemble, l’attachement au lieu n’a pas fait le poids face aux mutations des médinas et aux attraits et au confort qu’offrait la ville nouvelle. La médina devient rapidement l’espace résidentiel des pauvres et des ruraux, rendus acteurs de sa taudification et de sa paupérisation. Depuis, le regard porté sur les médinas évolue de façon positive et elles sont au centre de considérations culturelles, touristiques, économiques et politiques. Elles deviennent même des espaces convoités depuis le rachat des grandes maisons bourgeoises traditionnelles (les riad). Des mécènes étrangers ou marocains, des investisseurs, de nouveaux propriétaires et de simples touristes réinvestissent certains quartiers, les rénovent ou les réhabilitent et transforment ainsi l’espace dans lequel ils vivent ou séjournent. Ils participent également par effet d’entraînement à une requalification du bâti et à une revalorisation de la perception et de la représentation de ces vieux espaces urbains. La patrimonialisation encouragée par l’État et celle plus spontanée et variée des occupants montrent que ces tissus sociourbains ont acquis une valeur supplémentaire au regard de celui qui l’investit, se l’approprie. Les différentes démarches patrimoniales qui se superposent en médina lui donnent sens et les représentations qui lui sont faites multiplient les ancrages patrimoniaux et les formes d’affection qu’elle suscite. Cet article présente les différents processus de patrimonialisation en fonction des divers acteurs impliqués, de leurs intentions, de leurs actions et aussi de leur rapport au patrimoine et à la médina. Ainsi, il semble se superposer trois démarches patrimoniales majeures que nous étudierons successivement  : celle de l’État et des organismes publics dont les intentions sont à la fois politiques et économiques et concernent principalement 25010_Bernier.indb 43 12-09-10 3:58 PM 44 La patrimonialisation de l’urbain le patrimoine monumental, celle des mécènes et des élites marocaines, portée par la mise en valeur d’une culture citadine passée à laquelle elles s’identifient avec nostalgie et les formes de patrimonialisation des habitants et des nouveaux résidents reposant sur la mise en valeur d’espaces domestiques vivants et fonctionnels. La médina, un territoire support d’identité nationale À la fin des années 1970, on assiste dans le monde arabe à une recomposition du discours sur la ville au travers du prisme du patrimoine encourag é dans cette voie par le rôle grandissant de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) comme garant moral et...