Ani-mots dans l'art biotech : Déconstruire l'anthropocentrisme

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Ani-mots dans l’art biotech’ Déconstruire l’anthropocentrisme1 1. Ce texte est une version actualisée d’une contribution intitulée « Derrière l’animal l’homme ? Altérité et parenté dans l’art biotech’ » et parue dans Bernard Lafargue (dir.), « Animaux d’artistes », Figures de l’art, no 8, 2004, p. 397-431. L’auteur tient à remercier Patrick Philipon, Hugues Marchal et Bernard Lafargue pour leur relecture critique. Toutes les citations dont la source n’est pas expressément indiquée proviennent d’entretiens que l’auteur a conduits avec les artistes et philosophes entre 2003 et 2004. FRANCE/ALLEMAGNE Jens HAUSER Jens Hauser, commissaire d’expositions et auteur francoallemand , est chercheur à la Ruhr Universität de Bochum, en Allemagne, où il développe un concept de biomédialité. Outre ses engagements comme enseignant et conférencier dans des universités et écoles d’art internationales, il a conçu des expositions telles que L’art biotech’ (2003, Nantes), Still, Living (2007, Perth), Article Biennale (2008, Stavanger), sk-interfaces (2008, Liverpool/2009, Luxembourg), Transbiotics (2010, Riga), Fingerprints (2011, Berlin/2012, Munich) et synthethic (2011, Vienne). Également réalisateur de pièces radiophoniques et vidéaste, il collabore avec la chaîne de télévision Arte depuis 1992. Je commande un steak, et cet inhumain de boucher tue un bœuf. Bertolt Brecht Lorsque les artistes ont recours aux biotechnologies non plus comme simple sujet mais comme moyen d’expression ou médium, ils semblent transgresser les principes traditionnels de la représentation et de la métaphore pour passer à l’acte en manipulant le vivant en tant que tel. Or, loin de l’attirail d’épouvante de l’artiste-savant prométh éen, leurs dispositifs reflètent les interrogations fondamentales auxquelles la philosophie soumet aujourd’hui la technologisation rampante de la vie et, plus particulièrement, le statut de l’animal. 148 Bioart Le recours artistique aux biomédias2 actuels appelle de nombreuses questions . Dans quelle mesure la mise en œuvre et la présentation de processus de croissance induite ou modifiée permettent-elles de créer des situations d’engagement cognitif et émotionnel, dans lesquelles la fonction des biofacts3 est celle de vecteurs physiologico-empathiques plutôt que linguistico-abstraits ? C’est en adoptant cette perspective que s’ouvrent de nouveaux espaces de réflexion dans la tradition des concepts développés dans les années 1960 par le théoricien des médias canadien Marshall McLuhan, et qui, à l’ère de la numérisation, semblaient être quelque peu négligés. La conception médiatique de McLuhan, articulée au moyen de métaphores anthropomorphes telles que les extensions ou les amputations corporelles, ne débouche pas principalement sur les théories de l’information et une focalisation sur la révolution algorithmique des médias numériques. Prolongées dans l’ère actuelle de la biomédialité, xénogreffes, transgénèse et culture de tissu pourraient également être assimilées à de telles extensions corporelles. En revanche, il ne suffit plus de les penser d’un point de vue anthropocentrique ; elles requièrent des points de référence matériels de l’altérité qui se distinguent radicalement de ceux de l’art des médias numériques . Dans bon nombre de situations d’interface, l’altérité a été définie par la machine elle-même, dès lors que l’homme, cet animal qui fabrique des outils (tool-making animal) et se définit lui-même par opposition à d’autres êtres vivants en invoquant sa supériorité cognitive et la techné, communiquait avec des machines créées par lui-même, et ce, par voie de protocoles linguistiques qu’il avait également développés lui-même. Cette dynamique tautologique des interfaces entre l’être humain et l’ordinateur est aujourd’hui de plus en plus fréquemment remise en question dans le domaine de l’art. Ainsi, ce sont d’abord les travaux biotélématiques des années 1990 qui se sont intéressés 2. Eugene Thacker, dans sa vision intégrative des biomédias, les définit comme une « recontextualisation technique de composantes et processus biologiques » et discute les notions de bio-informatique, biocomputing, nanomédecine et biologie systémique en tant que phénomènes de convergence dans le débat entre le corps vu comme une construction technologique (body-as-constructed) et le corps biologique en lui-même...


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