In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

Hors la langue? L’exploréen et les glossolalies dans la poésie québécoise Jonathan Lamy Université du Québec à Montréal C laude Gauvreau (1925-1971) est le premier, au Québec, à faire intervenir des glossolalies, des mots inventés, dans son écriture. Mais il n’est pas le seul. Paul-Marie Lapointe, Gilles Groulx, Paul Chamberland, Raôul Duguay, Gilbert Langevin, Claude Haeffely et André Gervais, pour ne nommer que ceux qui seront ici commentés, ont eu recours, depuis les années 1940 jusqu’en 1990, à des inventions verbales dans leurs poèmes. Si l’on regroupait tous ces poèmes dans une anthologie, on remarquerait que, la plupart du temps, les glossolalies poétiques se rapprochent de l’exploréen de Gauvreau, c’est-à-dire un mélange d’éléments provenant de la langue française avec d’autres qui ne lui appartiennent pas, de façon à ce que l’écriture oscille entre le reconnaissable (les mots du dictionnaire) et l’inconnu (les mots inventés). Il arrive toutefois que l’expression glossolale s’éloigne de la définition du Robert, selon laquelle la glossolalie serait constituée d’une série de « néologismes organisés selon une syntaxe rudimentaire ». Dans ces cas-là, l’expression glossolale se situe carrément hors la langue. Mais un poème écrit peut-il transgresser à ce point les codes du langage et de la lisibilité qu’il se situerait en dehors de sa propre matière : la langue? Faut-il être hors le livre, c’est-à-dire dans l’oralité ou la performance, pour être hors la langue? Posée de manière crue, la question à laquelle cette réflexion souhaite répondre s’articulerait ainsi : les poètes québécois ayant utilisé des glossolalies dans leurs poèmes écrits n’ontils fait qu’imiter l’exploréen de Gauvreau? L’écriture glossolale, qui désire outrepasser la frontière du langage, obéit-elle, sans grande originalité (en comparaison avec la poésie sonore, par exemple), à des codes et à des structures précises? Il semble que ce soit le cas la plupart du temps. Sujet rarement commenté avec sérieux, surtout en littérature québécoise, l’étude des glossolalies est souvent associée à des phénomènes mystiques (le « parler en langues ») ou psychopathologiques (les délires verbaux des psychotiques). Mais elle pose également, et de manière cruciale, la question de la matière même de la poésie : le langage. Le poète qui recourt aux glossolalies explore les limites de la langue, du sens et de la communication, Nouveaux territoires de la poésie francophone au Canada 116 dévoilant de façon extrême la nature de la création poétique. Dans Le texte automatiste, Jean Fisette écrit : « […] par la nécessité même de l’écriture, le poème est ouvert aux multiplesvirtualitésdelalanguedanslaquelleilsemanifeste1 .»Lesglossolaliesinvestissent radicalement et paradoxalement ces virtualités, illustrant qu’il est à la fois possible et impossible de transgresser le langage à un point tel qu’on y échapperait. Comme le remarque Jean-Pierre Denis : « […] l’objet glossolale reste toujours en dernière instance lié au langage – disons plutôt à ce qui, dans la langue entendue comme système de signes, lui reste hétérogène, inassimilable2 . » Inventer un langage ou créer des néologismes? Le poète qui invente des mots ne se situe que rarement dans l’invention verbale pure, dans ce que Michel Leiris nommait, à propos du cri et des glossolalies chez Antonin Artaud, « l’ensauvagement de la voix3». Souvent, on retrouve des mots ou des bribes de mots usuels que le lecteur peut reconnaître ou entrevoir avec plus ou moins de facilité. Mais les glossolalies en poésie ne sont-elles qu’une suite de néologismes tantôt simples, tantôt complexes? Oui et non. Les glossolalies mélangent des mots, les déforment, les remodèlent, mais elles peuvent aussi retranscrire un bruit ou bien ne composer qu’une entité sonore qui aurait un sens plus musical que littéral. Les glossolalies possèdent différents usages et produisent chez le lecteur des effets différents. Il importe de souligner que les glossolalies s’énoncent suivant des modalités qui varient selon l’auteur qui les emploie. Ainsi, l’expression glossolale ne constitue pas en tant que telle une autre langue ni un autre langage. Elle participe, au contraire, de préoccupations po...

pdf

Additional Information

ISBN
9782760319905
Related ISBN
9782760307803
MARC Record
OCLC
859673725
Pages
426
Launched on MUSE
2012-08-07
Language
French
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.