restricted access Lettre d’Angleterre (Nov 1923)
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[ 489 Lettre d’Angleterre1 La Nouvelle Revue française, 21 (1 Nov 1923) 619-25 Je viens de lire avec grand intérêt dans le numéro de septembre de la Nouvelle Revue Française, les observations de M. Crémieux au sujet d’une Enquête (que je n’ai pas encore lue) sur les maîtres de la jeune littérature. Et je me suis souvenu de spéculations semblables (à cela près que les opinions d’un homme donné subissent toujours dans une large mesure l’influence de sa propre vie), dont j’avais songé, voici déjà plusieurs mois, à faire l’objet d’une Chronique Anglaise pour la Nouvelle Revue Française. Il se trouvera probablement plus de gens parmi les écrivains anglais de ma génération, c’est-à-dire âgés de 30 à 40 ans, pour protester violemment contre mon choix,quepourluidonneruneapprobationmêmepeucaractérisée.J’espère seulement que ce qu’il a de personnel pourra lui valoir en intérêt quelque chose de ce qui lui manque en autorité. J’ai choisi les maîtres de pensée, plutôt que les maîtres d’art, parce que semblable choix offre moins de difficult é, et parce que la discussion intéressera sans doute plus de gens. Mais il ne faut pas oublier que tous ces maîtres le sont pour une grande part à cause de leur style ; et que l’un d’entre eux, au moins, est un très grand maître d’art. On doit reconnaître, soit dit en passant, que dans une assez grande mesure l’influence la plus puissante est venue de France ; et c’est un hommage dû, que de mentionner à cette occasion quelques noms. Sur cette partie de ma génération dont je peux parler avec sympathie, je sais combien forte a été l’influence de Rémy de Gourmont ; et Gourmont est l’un des guides qui nous firent étudier Flaubert, lequel fut un maître à la fois d’art et de pensée. Et en poésie (je ne parle toujours que pour un certain groupe) Rimbaud, Corbière et Laforgue ont été pour nous des maîtres d’art plus qu’aucun poète anglais de leur temps. D’ailleurs, je ne trouve pas qu’il soit toujours possible, qu’il s’agisse des Anglais ou des Français, de séparer maîtrise de pensée et maîtrise d’art. Sauf quelques exceptions : je peux témoigner de l’importante influence qu’ont eue sur mon développement intellectuel L’avenir de l’intelligence et Belphégor (non que je veuille classer ensemble MM. Maurras et Benda), et de même, sans doute, à une certaine époque, Matière et Mémoire : livres qui à coup sûr impliquaient à 1923 490 ] mes yeux la maîtrise de pensée, mais non pas (je dis : à mes yeux) la maîtrise d’art. Des trois écrivains anglais dont je veux surtout parler, deux, Henry James et Sir James Frazer, commencent à pénétrer en France par la traduction  ; le troisième, Francis Henry Bradley, n’a guère de chance d’être jamais connu à Paris. C’est en effet un écrivain rare, même de notre côté de l’eau ; depuis 1883 jusqu’à voici quelques mois, son livre, Principles of Logic, était épuisé. La réimpression de cet ouvrage, en deux volumes augmentés de nouveaux essais, l’apparition d’une édition abrégée du Rameau d’Or de Frazer, et la poursuite d’une édition nouvelle et moins coûteuse de l’œuvre complète de Henry James, donnent à mes notes le caractère de chronique qui peut-être paraîtrait autrement leur manquer. Henry James est un écrivain difficile pour les lecteurs anglais, car il est américain ; et difficile aussi pour les Américains, parce qu’il est européen ; et je ne sais s’il est d’ailleurs « possible » pour d’autres lecteurs, quels qu’ils soient. Il se peut, il est vrai, qu’un lecteur d’une sensibilité exceptionnelle, qui ne serait ni anglais ni américain, ait en ce qui le concerne l’avantage du détachement. Une chose reste certaine, c’est que les livres de Henry James forment une œuvre, qu’ils constituent un tout. Il est essentiel de les lire tous, car il importe avant tout d’en saisir à la fois l’unité et la progression. Le développement graduel...


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