Lettre d’Angleterre (May 1922)
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[ 399 Lettre d’Angleterre1 La Nouvelle Revue française, 18 (1 May 1922) 617-24 Comme préambule à un examen de l’état de la littérature anglaise à l’heure présente, il est nécessaire de hasarder quelques généralisations, – d’exposer avec franchise un point de vue – inévitablement contestable en soi – afin que le lecteur puisse se rendre compte du degré de confiance qu’il convient d’accorder au chroniqueur, ainsi que des limites et des préjugés qui lui sont personnels. Lorsqu’il s’agit de discuter le présent il ne suffit pas d’avoir du jugement et du goût ; il faut posséder aussi une foi et une faculté de prévision qui varient avec chaque individu. Car le présent se compose de beaucoup de passé et d’un peu d’avenir ; il renferme une majorité de gens qui ne sont que l’écho du passé, et un très petit nombre d’écrivains qui représenteront notre époque dans cinquante ans, mais qui aujourd’hui constituent plutôt une portion de l’avenir. Si l’on veut donc donner une vue équitable de la situation présente, – telle qu’elle apparaît à un contemporain, – il est nécessaire de commencer par la partie la plus ingrate du sujet, je veux dire par le vaste arrière-plan de mort sur lequel se détachent les figures solitaires de l’avenir ; il est nécessaire de partir du procès d’Oscar Wilde.  Devantunauditoireétrangeronnesauraittropsoulignerl’effetqu’exerça ce procès sur la situation littéraire en Angleterre. En pleine société victorienne un petit groupe d’Anglais était parvenu à s’émanciper, à un très haut degré, des pires vices anglais : ses membres n’étaient ni insulaires, ni puritains , ni prudents : un scandale public élimina à jamais leur chef ; et, dissous, le groupe perdit toute influence sur la civilisation anglaise. Wilde et son cercle représentaient quelque chose de beaucoup plus important que chacun des membres du groupe pris isolément : ils représentaient un certain type de culture dont les traits essentiels étaient l’urbanité, l’éducation d’Oxford, la tradition du bien-écrire, le point de vue cosmopolite  : ils étaient en contact avec le continent, et certains des membres les plus importants du groupe étaient des Irlandais. Bien entendu, en tant qu’écrivains, ils avaient des faiblesses qui ne sont que trop visibles aujourd’hui  : je me trompe fort si Dorian Gray est autre chose que de la camelote et si le meilleur de Wilde ne se trouve pas dans Intentions. A mes yeux, le plus grand mérite de ces hommes ne réside pas dans leurs écrits, mais plutôt dans une 1922 400 ] qualité morale qui leur était commune à tous : ils possédaient une curiosité, une audace, une indifférence aux conséquences qui s’opposent par un contraste violent à cette partie de la littérature actuelle que je qualifiais de déjà morte. À la page 65 d’une anthologie récente qui, plus encore qu’elle n’est mauvaise , est dépourvue de toute signification (An Anthology of Modern Verse : Methuen & Co.), se trouve un poème d’Ernest Dowson, – un contemporain de Wilde qui a laissé quelques pièces d’une grande beauté. Ce poème n’est pas un de ses meilleurs : il est plein de clichés de l’époque qui ont leur origine dans Swinburne ; Dowson n’était pas d’ailleurs un poète très intellectuel  ; cependant, lorsqu’on le compare aux vers contemporains qui l’entourent dans cette anthologie, c’est précisément par une dignité intellectuelle que le poète de Dowson se distingue. Il est immédiatement suivi par un poème de notre contemporain M. John Drinkwater dont le vide a pour couronnement les deux vers qui le terminent : I turn to sleep, content that from my sires I draw the blood of England’s midmost shires2 S’endormir satisfait de la possession d’un mérite aussi simple, – voilà qui caractérise bien l’école de versificateurs que représente M. Drinkwater. Oscar Wilde et ses confrères ne se satisfaisaient pas à si bon compte. Malheureusement, plusieurs autres parmi les membres les plus brillants du groupe connurent des fins diversement désastreuses, et la petite société disparut. Les quelques écrivains sérieux qui survécurent ou firent leur apparition dans la vacance des années qui suivirent, apparaissent soudain comme extrêmement isolés...


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