La mort d’un artiste
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Le vieil homme est mort. Du moins, il semble mort. Il gît là, blotti dans un repos de chêne, son corps inerte partiellement couvert d’une courtepointe; le couvercle du cercueil est rembourré et orné de rubansetdefleurs.Lesgensdéfilentdevantlecorps,l’examinent et notent combien il se ressemble. Voilà son dernier masque. En fait, son visage semble plus charnu et renfrogné qu’il ne le paraissait à l’écran : des traits noueux et préhistoriques, un nez de voyou, de longues oreilles osseuses aux lobes blancs, des lèvres charnues et une langue qui lui fit parfois défaut à la télévision, alors qu’il s’agitait et se déchaînait, se creusant la cervelle pour formuler une de ses boutades anglo-gauloises, Oscar Wilde à saveur d’érable, cantonné dans son rôle du satyre voilé. Vous le voyez, vous ne le voyez plus. Personne n’a jamais su qui il était véritablement. Ses journaux intimes demeurent la source la plus fiable sur sa vie colérique, insolite, furieusement stérile et parfaitement insatisfaisante . Huit tomes imposants, que l’on déchiffre à grandpeine , écrits au crayon rouge sur des cahiers d’écolier bon marché. Ces «non-journaux», tels qu’il les baptisa un jour, se doivent d’être lus en ordre antichronologique, c’est-à-dire en débutant par la dernière rubrique et en procédant à rebours. La mort d’un artiste Carnaval du quotidien 5p.indd 157 14-01-14 13:46 158 Le Carnaval du quotidien Ne vous laissez pas décourager par ses gribouillis toxiques et acerbes. Lisez. Commencez à l’âge de quatre-vingt-huit ans et observez-le, une langue infantile pendante qui verbalise ses besoins. Son écriture rouge et larmoyante évoque le feu des anciens remords et des nouvelles intuitions. « Je viens de vivre le jour le plus remarquable de ma vie », écrivit-il au retour d’un périple désespéré et théâtral qu’il entreprit un matin de juin. Il avait alors pris le train pour retourner dans le carrefour rural où il était né. Comme pèlerin, on ne pouvait plus héroïque, avec son cœur qui égrenait les secondes et ses poumons encrassés, jouant la comédie du sage vieillard, de l’enfant qui rentrait au bercail. Vous n’êtes pas sans vous rappeler qu’il avait besoin de s’appuyer sur deux cannes pour se déplacer, à bout de souffle et en essuyant ses yeux baignés de larmes. C’était une facette de lui que peut-être seule Émilie connaissait  : sa sentimentalité, ses excursions dans les recoins de sa mémoire, ses longs soupirs et ses reniflements humides que l’on pouvait à peine entendre quand il était en ondes. Les deux cannes faisaient naturellement partie de son accoutrement, de son narcissisme. Sa main gauche empoignait une tige d’aluminium sobre et moderne, fournie par l’État, et sa droite, un bâton de sycomore poli ayant appartenu à son grand-père putatif, un ancien membre de la chorale du village. Il maintint son équilibre entre les deux appuis symboliques et braqua son regard sur la caméra. Vieux paradoxe chancelant, il arrivait à inspirer la sympathie tout en affichant ouvertement son mépris, dédaigneux du particulier, mais dévoué à l’ensemble. Un battement de paupières, un clin d’œil. « Bon », toussa-t-il dans le micro. Le soleil plombait. Sa barbe était joliment drue et bigarrée. On prétend qu’il avait l’habitude de la laver au jaune d’œuf avant de paraître en public et qu’elle était pour lui un signe de virilité. (Seule Émilie pourrait démêler la vérité dans tout cela.) Ses soixante-dix ans furent ses meilleures années, une époque où, à ses dires, il fut presque lui-même. La retraite y était pour quelque chose, ainsi que la douceur du climat. Carnaval du quotidien 5p.indd 158 14-01-14 13:46 La mort d’un artiste 159 Il passait souvent ses après-midis à se promener dans le parc, à savourer le simple plaisir de regarder des plates-bandes symétriques et des statues immobiles. Pendant cette décennie, sa mascarade se résumait à un parapluie victorien au motif de coquelicots qu’il avait acheté pour une bouchée de pain dans un marché au nord de Londres. « Vous m’excuserez cette parure », répondit-il à un journaliste qui lui avait demandé pourquoi il le trimbalait. « Il...


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