Une nouvelle musique
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Elle avait vingt et un ans le jour où il fit sa rencontre. Elle était sagement assise à ses côtés dans le métro de la ligne Piccadilly en direction de Kensington Sud. C’était au beau milieu de l’après-midi. Comme toutes les autres jeunes femmes de Londres, elle était vêtue de pied en cap de noir monochrome. Elle tenait sur ses genoux un sac de cuir à bandoulière, le genre de sac que lui aurait donné un papa gâteau, probablement un avocat. Ce n’est que plus tard qu’il découvrit à quel point il avait tapé dans le mille, sauf qu’au lieu de pratiquer le droit, son père enseignait le piano, et que sa tendre générosité était souvent teintée d’exaspération – chose compréhensible. Elle regarda droit devant pendant quelques instants, puis ouvrit subitement son sac pour en retirer une pile de feuilles couvertes de notes de musique. (Il était en route vers le Collège impérial pour assister à une conférence sur le béton armé, tandis qu’elle se rendait à un cours avancé de musique baroque.) Jamais auparavant il n’avait vu quelqu’un «lire» de la musique comme elle le faisait, en silence, comme si elle tenait un journal dans ses mains : son regard parcourait la feuille de gauche à droite et de haut en bas avant de passer à la suivante. Pour lui, les notes formaient un fouillis de pattes Une nouvelle musique Carnaval du quotidien 5p.indd 129 14-01-14 13:46 130 Le Carnaval du quotidien de mouche nerveuses, mais elle, elle les déchiffrait une par une et ne clignait des yeux qu’au moment de tourner la page. Il imagina son esprit rempli d’un tourbillon de fils musicaux ; il imagina que dans sa tête peignée à la hâte, elle arrivait à« entendre » un véritable concertino. Et sa tête à lui ? Elle était remplie de choses d’une tout autre nature  : des équations, des observations, une série de diagrammes, les divers gradients du sable et du gravier, ses examens qui approchaient. Et le trou dans la poche de son pantalon qui laissa échapper une pluie de pièces de monnaie quand il se leva. — Je crois que c’est à vous, lui dit-elle en ramassant une pièce. — C’est de qui ? bredouilla-t-il, la musique que vous lisez ? — Tallis. Thomas Tallis. — Ah ! Ils débarquèrent ensemble du métro et elle le prit en pitié  : — Un compositeur anglais du seizième siècle. — Il est… bon ? Question bête. — Bon ? — Sa musique ? Est-elle… euh, magnifique ? C’est un génie selon vous ? Elle s’arrêta et réfléchit. Ils étaient maintenant dehors. Les rayons du soleil suivaient une trajectoire vertigineusement oblique. — C’était le compositeur le plus doué de son époque, sembla-t-elle réciter, jusqu’à la venue de William Byrd. — Vous voulez dire que Byrd est arrivé et qu’il était meilleur que Thomas machin ? — Oh ! s’exclama-t-elle, en apparence froissée. Je ne crois pas que meilleur soit le bon mot. William Byrd était plus créatif que Thomas Tallis, c’est tout. Plus original, à mon avis. — Alors pourquoi… (il lui fallait absolument comprendre , au risque de paraître sot) pourquoi trimbalez-vous des partitions de Thomas Tallis plutôt que de l’autre type ? Celui qui était mieux. Elle le regarda longuement, puis esquissa un sourire et haussa les épaules  : Carnaval du quotidien 5p.indd 130 14-01-14 13:46 Une nouvelle musique 131 — Vous exigez toujours le meilleur ? — Je n’en sais rien, répondit-il. Il n’avait pas l’habitude de devoir faire des choix. Il était conscient de son ignorance flagrante et de son incapacité à s’exprimer. — Ce n’est pas une perte de temps ? Se contenter du second quand on pourrait avoir le meilleur. — Comme… disons, lire Marlowe quand on pourrait lire Shakespeare ? Il hocha de la tête… enfin, il essaya. — C’est précisément pour cette raison que je préfère Tallis, parce qu’il se classe au deuxième rang, déclara-t-elle. Elle leva le menton et dit d’un ton ferme  : « Je ne m’attends pas à ce que vous me compreniez. » — Mais si, je comprends, s’écria-t-il d’une voix atroce. Il le pensait sincèrement. Il était amoureux. Dès l’instant où elle ouvrit la...


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