Edith-Esther
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L’année dernière, le biographe d’Edith-Esther prit l’habitude de l’appeler à tout bout de champ pour discuter de la question de Dieu. Il l’appelait généralement tôt le matin, à l’heure où elle chassait ses rêves nocturnes et frottait ses yeux plissés en les invitant à s’ouvrir. Elle saisissait alors sa robe de chambre et subissait son éternelle quinte de toux matinale. Au fil des interrogations, elle avait remarqué qu’il tendait à balancer entre l’acharnement et la cajolerie, dépendant du rythme auquel avançait le livre et de l’humeur qu’il percevait chez Edith-Esther. «C’est vraiment intrigant, dit-il un matin en ronronnant dans le combiné, il semblerait que vous n’ayez jamais mis en scène de divinité dans vos romans, ni même abordé le sujet. Il n’y en a pas la moindre trace.» — Ah bon! répondit-elle en nouant la ceinture de sa robe de chambre pour s’abriter du froid matinal. C’est vrai? — À moins d’inclure le paragraphe dans Au risque d’être connu, au chapitre quatre de la première édition, page douze, le passage où George Hellman affirme que Dieu a maudit la dynastie Hellman tout entière, ou un truc dans ce genre. — Oh! Euh… oui. Edith-Esther Carnaval du quotidien 5p.indd 115 14-01-14 13:46 116 Le Carnaval du quotidien Tandis qu’elle tâtonnait son nouveau percolateur à la recherche de l’interrupteur, elle coinça le combiné sous son menton pour le maintenir en place, une position plus pénible qu’il ne paraît. — Oui, ça me revient. — Mais selon moi, Edith-Esther, vous cherchiez à donner à ces paroles un sens métaphorique, et non littéral. — Je crois que vous avez raison, admit-elle. Elle avait quatre-vingts ans et trouvait de plus en plus que l’ensemble de ses romans, leur texture, leur bourdonnement, leur univers peuplé, le tout se fondait en un long champ de verdure. Ou plutôt que tous ses romans pouvaient être résumés en quelques mots. L’amour remis en question. L’amour perdu. L’amour renié. Une œuvre sombre, pensait-elle souvent. Une œuvre austère, quand elle se sentait d’humeur plus indulgente. — Si vous pouviez me faire comprendre, d’une manière ou d’une autre, de quel côté du débat vous penchez, ça me serait grandement utile, poursuit-il. — Quel débat ? Ils savaient tous deux qu’elle faisait mine de ne pas saisir. Qu’elle tergiversait. Enfin ! Voilà le commutateur. Dans quelques minutes, il y aurait plusieurs tasses de café dans la carafe, sa dose quotidienne . Un café corsé et savoureux, un mélange brésilien. Avec ce café, elle serait prête à braver le matin ; il la garderait debout et alerte. — L’éternel débat, Edith-Esther. Est-ce qu’Il existe ? Oui ou non ? — Vous m’étonnez, répondit-elle. Je ne me serais jamais attendue à cette question de votre part, surtout pas posée de cette manière ! — Que voulez-vous ? Un biographe est tenu de soulever toutes les questions. Le portrait exhaustif d’une personnalité doit nécessairement couvrir… — Je ne crois pas en Dieu, affirma-t-elle de but en blanc. Elle crut entendre un soupir, l’avait-elle imaginé ? Oui. Un silence s’installa, une pause juste assez longue pour contenir Carnaval du quotidien 5p.indd 116 14-01-14 13:46 Edith-Esther 117 unsoupir.« Cequel’onrecherche,Edith-Esther,cen’estqu’une légère brise de spiritualité soufflant sur la matière, une minuscule fenêtre qui s’ouvre sur un monde intangible. » C’en était trop pour Edith-Esther qui avait passé sa vie à fuir ceux qui percevaient le corps comme un vulgaire véhicule pour l’âme. Elle s’expliqua  : « Je pensais qu’un homme comme vous serait sensible au fait que nous vivons à une époque laïque et que le siècle à venir sera encore plus… » — Bonté divine, je ne parle pas d’un système théologique à part entière ! Vos lecteurs ne s’attendraient jamais à cela… (Il poussa alors un de ses petits ricanements apaisants et aériens.) Je crois qu’ils se contenteraient d’une modeste offrande présentée à l’autel de la foi. Un bref coup de chapeau au Créateur ou au Tout-Puissant. Ou même un épisode de votre vie, quelque bref soit-il, où vous...


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