Nos experts
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Ce matin, notre expert des séismes se lève à la pointe du jour. Il salue la douce aurore en levant son verre de jus d’orange d’un geste contemplatif. « Bonjour, petite Terre, fredonne-t-il tout bas. Eh bien! tu es toujours là.» Avant de déjeuner, il téléphone au Centre sismologique.«Pas grand nouveau, lui annonce-t-on, quelques grondements pendant la nuit, rien de plus.» Pendant la nuit? Vraiment? Il s’en veut d’avoir raté ces vagues terrestres, mais ce regret est si faible – voire négligeable – qu’il le ravale en même temps que ses comprimés de vitamine C. Il devrait s’estimer chanceux. Il a raté une ou deux secousses, et alors? Qu’est-ce que cela peut bien faire? La Terre ne connaît jamais de répit dans ses soupirs et grognements, tandis que lui, la nuit dernière, il a dormi comme un loir pendant sept heures, les bras et les jambes enroulés autour du corps de sa chère Patricia. Patricia la blonde, Patricia la ravissante, toute menue et de quinze ans sa cadette, miraculeuse successeure de Marguerite qui, elle, piquait de sempiternelles crises et rages avec bombardements de brosses à cheveux et d’assiettes. Marguerite et lui ont partagé trente-cinq ans de vie commune. Ses quatre enfants, maintenant adultes, se réjouissent tellement Nos experts Carnaval du quotidien 5p.indd 75 14-01-14 13:46 76 Le Carnaval du quotidien de cette deuxième union que leur entrain frôle l’indécence. À l’occasion du mariage, qui a eu lieu l’année dernière, le jour de l’Action de grâce, deux jours après un séisme de magnitude 3,5 sur l’échelle de Richter, ses enfants se sont cotisés pour offrir à leur vieux père et à sa nouvelle femme un lit-bateau d’époque. En fait, il s’agit plutôt de la reproduction d’un modèle d’époque, fabriquée dans une usine en Caroline du Nord. Un lit élégant et magnifique dont la forme évoque davantage un berceau qu’un bateau. À la lueur du soleil levant, Patricia fait griller des tranches de pain multigrain sur le barbecue dans la cour arrière. Elle voue une sorte d’aversion pour les grille-pain ; tandis que lui, il voue une fascination à l’instabilité de la Terre. On pourrait croire qu’après tant d’années, il s’y serait habitué, mais ses rêves sont encore inondés de lave en fusion, du craquement et du crissement des plaques tectoniques. À l’époque où il faisait son doctorat, il croyait pouvoir prédire les catastrophes grâce à ses calculs complexes ; il a fini par se raviser. Les années passées en compagnie de Marguerite lui ont enseigné qu’il est aussi futile de formuler des prévisions que d’essayer de faire des tractions sous l’eau. Le monde crache et dérape. Il n’y a rien sur quoi s’appuyer. Vous n’avez qu’à garder vos distances, rester immobile et tenir bon. Sa Patricia, digne et souriante, retourne les tranches de pain à l’aide d’une longue fourchette argentée. Les rayons du soleil s’impriment sur ses cheveux peignés vers l’arrière et sur la courbe de son épaule vêtue de coton. Quelle vision ! Pieds nus légèrement écartés, elle se tient solidement sur les dalles de la terrasse ; elle semble presque lancer un défi au sol qui frémit sous son écorce sournoise et capricieuse. « T’es prêt ? », lui lance-t-elle en piquant les rôties avec la fourchette et en les propulsant tout droit vers lui. En vérité, ce n’est qu’une illusion d’optique. La tranche est toujours là, immobile au bout de la fourchette. C’est une caresse qu’elle lui a envoyée. Elle a tendu ses deux bras graciles avec exubérance, s’est emparée d’un vaste cube d’air qu’elle a vigoureusement poussé dans sa direction. Carnaval du quotidien 5p.indd 76 14-01-14 13:46 Nos experts 77 Le raz-de-marée a mis le cap droit sur lui. C’est bien ce que ses cauchemars avaient prédit  : le chaos et la violence. Homme de réflexes, son premier instinct est d’esquiver le coup et de se protéger en plongeant son visage dans...


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