Mourir d’amour
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Ce matin, mes premières pensées se tournent vers Beth. Comment diable va-t-elle se remettre du départ de Tom, maintenant qu’il l’a quittée pour Charlotte Brown, une danseuse ? Je me demande quelles ressources possède une femme comme Beth, quelles ressources psychologiques? Arriverat -elle à survivre aux premiers jours et aux premières nuits? Celles-ci seront sans doute particulièrement éprouvantes, longues et lourdes. Ils ont été ensemble quatre ans, presque cinq, peut-être même plus. Suffisamment de temps pour collectionner les habitudes. Surtout des habitudes de nuit, moment où les corps et leurs routines observent de stricts rites de peau lavée et de dents brossées, des programmes solennels, avant d’éteindre la lumière, de sentir les boutons du matelas saillir et, enfin, d’exécuter la chorégraphie du léger drap de coton que l’on replie sur soi – rien de lourd, puisque c’est le printemps. Cinq années donnent le temps d’étudier, d’assimiler et d’épouser le rythme précis des mouvements respiratoires de l’autre et de s’adapter à ses postures nocturnes, que la personne s’étale, se débatte ou se recroqueville. Beth, elle, avait l’habitude de voûter le dos jusqu’à ce qu’elle forme un long «C» majuscule Mourir d’amour Carnaval du quotidien 5p.indd 37 14-01-14 13:46 38 Le Carnaval du quotidien souriant sur le drap ; mais c’était avant que Ted ne lui annonce qu’il la quittait pour Charlotte. Depuis qu’il est parti, chaque soir avant de se coucher, Beth boit une tasse de lait chaud. Cette tasse est comme une rasade d’autodestruction, puisqu’elle déteste le goût du lait et n’arrive à le caler que si elle l’accompagne de pain tartiné de beurre d’arachides. Cette habitude ne fait qu’aggraver son embonpoint, qui était d’ailleurs une source de conflit entre Ted et elle. Il a une peur insensée de la graisse, bien que son propre visage, vu d’un certain angle, paraisse replet et reflète son côté jouisseur. Charlotte Brown est mince à vous fendre le cœur. Même hors de ses chaussons de danse, lorsqu’elle traverse une pièce, elle donne l’impression de se tenir en équilibre sur de fines échasses de verre, et c’est sans parler de ses hanches ciselées et pointues comme des lames, et de sa douce voix flûtée. Beth a rencontré Charlotte à deux reprises  : tout d’abord à l’occasion d’une réception pré-spectacle, en l’occurrence le soir où Ted a fait sa connaissance ; puis récemment, lorsque les trois se sont réunis pour prendre un verre dans un bar nommé Captain’s Bridge et passer en revue la longue liste de questions domestiques qu’il fallait régler. Ted et Charlotte comptent se marier, une possibilité que Ted et Beth, en cinq ans, n’ont jamais évoquée ; du moins, pas Ted. Ce soir-là, probablement poussé par son embarras, il a levé son verre et lancé  : « Un premier mariage, ça n’arrive qu’une fois dans la vie », une remarque d’une insipidité telle que Beth a enfoui son visage dans ses mains, faisant ainsi craquer la couture sous la manche de sa blouse. Ted a sorti un crayon et un bloc-notes. Il fallait penser au bail ; il paierait sa part du loyer jusqu’à la fin juin. Il y avait aussi de la vaisselle à diviser et deux paires de gants de cuisine.« Pas question que nous nous disputions pour des gants de cuisine », a dit Beth doucement, avec dignité. Ensuite, un fauteuil de bureau, à lui. Un porte-parapluies en laiton, à elle. Une fougère qu’il prétendait avoir rescapé de la négligence de Carnaval du quotidien 5p.indd 38 14-01-14 13:46 Mourir d’amour 39 Beth. Il y avait aussi, au bas de la liste, une cafetière six tasses en aluminium, difficile à remplacer. Beth avait eu l’intention de rester calme et désinvolte pendant cette rencontre ; c’est pourquoi elle portait simplement une vieille blouse de coton rouge qui se boutonnait sur le côté. Elle s’efforçait de contenir la boule qui gonflait dans sa gorge. Elle tenait les mains loin du bol de pacanes fumées et la tête bien haute, comme si elle humait le parfum d’une rose au bout...