In lieu of an abstract, here is a brief excerpt of the content:

  • La Subversion par l'image :La Perse, la Chaldée et la Susiane de Jane Dieulafoy
  • Caroline Ferraris-Besso (bio)

Parler du récit de voyage au XIXe siècle, c'est parler d'un univers avant tout masculin, car même si la critique s'intéresse depuis quelques décennies déjà aux voyages de femmes (Irvine, « Le Récit » 69), le genre fut en premier lieu et dans sa grande majorité pratiqué par des hommes—parmi les plus connus, on peut penser à Chateaubriand, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Guy de Maupassant, ou Pierre Loti. Si l'écriture de voyage au féminin est aussi rare au XIXe siècle, alors même que la période voit les débuts et l'expansion du tourisme de masse, c'est qu'elle ne correspond ni aux normes sociales et sexuées de la féminité—Margot Irvine note ainsi que la femme « comme il faut » se doit de rester chez elle (« Le Récit » 69)—ni à celles de la production littéraire—elle requiert une subversion de ses normes. En conséquence, une femme qui voyage et qui en sus écrit ce voyage est toujours déjà hors-normes, et l'est même doublement du fait qu'elle a à conquérir deux domaines qui au XIXe siècle restent largement réservés aux hommes : celui du voyage et celui de l'écriture.

Cette double difficulté donne pourtant à l'écrivaine voyageuse du XIXe siècle une perspective unique. Comme Bénédicte Monicat l'a remarqué dans Itinéraires de l'écriture au féminin. Voyageuses du XIXe siècle, à la différence des hommes, lorsque le voyage entraîne les femmes hors de la métropole, dans des contextes où la race joue un rôle explicite, elles se trouvent dans une position à la fois dominante et dominée (29). D'une part elles se différencient [End Page 241] de l'Autre, puisque contrairement à lui elles partagent un cadre de référence—culturel, racial, socio-économique—avec l'homme blanc, ce qui leur confère une certaine supériorité ; d'autre part elles s'identifient à cet Autre puisque comme lui, elles diffèrent de l'homme blanc, en raison de leur genre, qui les relègue dans une position subalterne. Il y a à la fois convergence et divergence entre la femme et l'Autre. Cela ne signifie pas pour autant que la voyageuse se distingue fondamentalement du voyageur dans son appréhension de l'Autre. L'usage de la langue, en particulier du français, est intimement lié à certaines valeurs, allant de l'humanisme à l'idée de mission civilisatrice, valeurs dont la voyageuse-écrivaine reste porteuse. Frantz Fanon l'écrit dans Peau noire, masques blancs, « Parler, c'est être à même d'employer une certaine syntaxe, posséder la morphologie de telle ou telle langue, mais c'est surtout assumer une culture, supporter le poids d'une civilisation » (13). Bénédicte Monicat souligne ainsi que, de la même manière que dans les récits de voyage écrits par des hommes, les réactions envers l'Autre exprimées par les voyageuses varient, allant du « racisme primaire » (52) à une « remise en cause des modalités d'application du principe civilisateur » (56).

Au-delà de ces réactions variées, Monicat relève néanmoins deux constantes : premièrement, l'idée développée par les voyageuses que « la femme serait destinée à l'amélioration du genre humain » (55) : « la femme autre », c'est-à-dire la voyageuse, « commencera par civiliser l'autre femme », l'autochtone, la femme indigène, « pour que celle-ci enclenche le processus » (55) ; deuxièmement, le fait que chez les voyageuses, le « système de valeur du colonisateur est perçu dans sa négativité à un niveau personnel et relationnel plus que conceptuel » (58). L'une des différences principales entre les journaux de voyage écrits par des hommes et ceux écrits par des femmes réside non pas dans la perception de l'Autre en général, mais dans la perception et la description des femmes autochtones...

pdf

Additional Information

ISSN
2166-5486
Print ISSN
1077-825x
Pages
pp. 241-258
Launched on MUSE
2018-05-10
Open Access
No
Back To Top

This website uses cookies to ensure you get the best experience on our website. Without cookies your experience may not be seamless.