Histoire des coureurs de bois : Amérique du Nord, 1600–1840 by Gilles Havard (review)
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Histoire des coureurs de bois: Amérique du Nord, 1600–1840. Gilles Havard. Paris: Les Indes savantes, 2016. Pp. 885, 69,95 $ papier

Gilles Havard se signale depuis bientôt une vingtaine d'années comme un des grands historiens de la rencontre franco-amérindienne. Dans le présent ouvrage, issu d'une thèse déposée pour habilitation de recherche à l'École des hautes études en sciences sociales, il nous invite à mieux comprendre un phénomène, celui de « mobilité [ou [End Page 815] circulation] pelletière », et ses figures centrales, regroupées sous le générique du titre. Cette Histoire des coureurs de bois est remarquable et novatrice par sa densité, sa richesse analytique et son érudition. Elle rappelle par son ambition et son imposant gabarit l'opus précédent de l'auteur, Empire et métissages (2003), et sa synthèse magistrale, Histoire de l'Amérique française (2003), corédigée avec Cécile Vidal. Ici encore, Havard fait habilement état de la connaissance, revient sur de vieilles problématiques et en soulève de nouvelles, transcendant les frontières traditionnelles, qu'elles soient chronologiques (traitant de l'avant et de l'après 1760) ou géographiques (traitant à la fois du territoire canadien et états-unien).

L'ouvrage est divisé en deux parties. La première, structurée chronologiquement, analyse l'évolution des réseaux et des structures de la circulation pelletière du XVIe siècle au milieu du XIXe siècle. La seconde, plus thématique, se focalise sur les sociétés autochtones au sein desquelles circulent ces différentes catégories d'individus qu'embrasse le générique de « coureurs de bois ». Car l'ouvrage, rigoureusement attentif à la langue, au poids des mots, aux fluctuations terminologiques et aux catégories d'analyse, s'intéresse en effet à cette catégorie sociale dans son sens le plus large. Il déborde de l'histoire des coureurs de bois stricto sensu (les participants au commerce illicite des Pays d'en Haut à la fin du XVIIe siècle) pour s'intéresser à une diversité d'acteurs qui se sont retrouvés à la charnière des mondes européens et autochtones, dont les truchements (les interprètes du début du XVIIe siècle), les voyageurs (engagés canoteurs des XVIIIe–XIXe siècles), ainsi que les chasseurs et trappeurs de la première moitié du XIXe siècle, incluant les engagés du haut Missouri et célèbres « Mountain Men » des Rocheuses américaines. Ces « hommes de la pelleterie » n'ont jamais formé d'ensembles parfaitement homogènes, ni de groupes absolument distincts par rapport aux autres colons, mais ils ont pourtant participé à l'émergence d'une « culture de la circulation » (752) faite de manières d'être et de pratiques partagées. L'auteur porte une attention soutenue à la sociabilité interculturelle, aux questions de genre et de sexualité et aux réalités du métissage.

Gilles Havard déboulonne plusieurs idées reçues et clichés tenaces, faisant notamment comprendre que le phénomène à l'étude est autant ancré dans l'imaginaire que dans les réalités de la rencontre euro-amérindienne. Les représentations élitaires y sont pour quelque chose dans la définition de la course des bois, les imaginaires nationaux aussi. Le fait français se retrouve au cœur de l'étude, mais l'auteur ne néglige pas pour autant la question de la mobilité pelletière des [End Page 816] voisins et compétiteurs coloniaux. Le « puritain ne court pas les bois », conclut-il (196); le bushloper néerlandais, quoiqu'il apparaisse de temps en temps dans l'historiographie anglophone, s'avère « introuvable » (202); le contexte du Sud-Est américain pendant les années 1715-1760 remet toutefois en question bien des idées reçues sur l'affinité franco-amérindienne, le vécu du colporteur ou Indian trader carolinien ressemblant à s'y méprendre à celui de ses homologues davantage. Les conditions géographiques, en définitive, expliquent d...


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