Remettre à demain. Essai sur la permanence tranquille au Québec by Jonathan Livernois (review)
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Jonathan Livernois, Remettre à demain. Essai sur la permanence tranquille au Québec, Montréal, Boréal, 2014, 144 p.

Professeur adjoint au Département des littératures de l'Université Laval, Jonathan Livernois propose avec Remettre à demain un essai aussi concis que stimulant. Comme son sous-titre l'indique, ce livre tente de réfléchir [End Page 398] à la permanence tranquille des Québécois pour voir comment celle-ci est étroitement liée à l'impression de vivre dans une histoire en suspens. C'est ce qui ferait en sorte selon lui que « rien n'est jamais tout à fait fini au Québec ». À travers sept chapitres clairs et succincts, Livernois approfondit progressivement sa réflexion sur la permanence tranquille, idée qu'il reprend de l'essayiste Pierre Vadeboncœur, pour décrire la nature paradoxale du rapport à l'histoire. Il utilisera également une autre idée connexe de l'essayiste, celle du caractère anhistorique du Québec. D'entrée de jeu, la question très intéressante que pose Livernois, question centrale pour sa réflexion, est la suivante : « pourquoi plusieurs pans de notre passé et la mémoire que nous en gardons ressemblent-ils à des chantiers inachevés dont on a perdu le sens? » En d'autres mots, pourquoi la croyance oxymoronique en un changement dans la continuité semble-telle si forte au Québec?

À la lumière des deux concepts proposés par Vadeboncœur, Livernois cherche donc à éclairer trois moments de l'histoire du Québec : les rébellions de 1837–1838, le mouvement indépendantiste durant la Révolution tranquille (1960–1968), et le Printemps érable de 2012. Comme elle est empreinte d'un temps condamné à se répéter en boucle, la permanence tranquille permettrait de toujours remettre à demain ce qu'on a commencé ; cela contraint par la même occasion à vivre dans un éternel inachèvement des choses, de soi et de l'histoire.

Le dénouement d'ancrages au passé vise non pas à entrer de plain-pied dans une modernité débordante, mais plutôt à « essayer de fermer quelques portes avant d'en ouvrir de nouvelles ». Les deux idées empruntées à Vadeboncœur ne doivent alors pas être perçues comme les clefs ultimes permettant de déverrouiller le rapport des Québécois à leur histoire. Il s'agit plus modestement pour Livernois de voir comment peuvent se traduire la permanence tranquille des Québécois et le caractère anhistorique de leur province à travers une réflexion qui en appelle à l'histoire des idées et à la littérature (cette dernière pouvant proposer des pistes de solutions pour dénouer le rapport en apparence insoluble à l'histoire). À ce titre, Livernois (il sait bien s'encadrer) accompagnera son parcours réflexif de nombreuses références, entre autres à des monuments de la littérature québécoise—Gaston Miron, Hubert Aquin, Jacques Ferron, Gérald Godin. Sans se vouloir exhaustive—couvrir autant de terrain en moins de cent cinquante pages serait extravagant—, sa démarche vise surtout à proposer des pistes pour contribuer à « identifier ce qui bloque le règlement de comptes avec notre passé », lui qui reste « persuadé que cela est lié à l'impression d'être un peuple de tout repos et de toute éternité ».

Livernois s'interroge en outre sur les idées développées par l'essayiste Carl Bergeron et le sociologue Mathieu Bock-Côté, tous deux nés comme [End Page 399] lui au début des années 1980. Ceux-ci prônent un néoconservatisme voulant que le Québec se trouve dans un état de flottement post-Révolution tranquille, à la fin d'un cycle lyrique ; le présent aurait ainsi tout avantage à s'inspirer politiquement, socialement, voire spirituellement des Canadiens français d'avant 1960 pour remettre une modernité déliquescente sur la bonne voie. Pourtant, nous dit Livernois, cela n'est pas une invitation réelle à comprendre et accepter l'histoire, puisque « le passé négligé derrière le passé commémoré continue quand même de nous travailler ». D'où la difficulté de faire aboutir des projets communs, l'indépendance nationale...


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