Recours aux sources. Essais sur notre rapport au passé by Éric Bédard (review)
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Éric Bédard, Recours aux sources. Essais sur notre rapport au passé, Montréal, Boréal, 2011, 277 p., 27,95$

Professeur agrégé à la TÉLUQ (Université du Québec à Montréal), l'historien Éric Bédard propose avec Recours aux sources une réflexion sur le rapport des Québécois à leur passé (le sous-titre de l'ouvrage, « Essais sur notre rapport au passé », l'exprime de manière explicite). En douze essais—deux inédits et dix textes parus en collectifs ou en revues, et remaniés pour créer une cohésion d'ensemble—, Bédard constate que le passé « sert le plus souvent de repoussoir ou de contre-modèle ». Loin d'être propre au Québec, cette vision hypermoderniste de l'histoire empêcherait selon lui de « savoir d'où l'on vient »—expression récurrente qui sert de critique à certaines pratiques historiographiques.

Il n'est alors pas surprenant que le courant de pensée qui traverse son livre soit le conservatisme, terme défini de différentes façons, mais qu'il résume à ce « sain scepticisme par rapport à tout ce qui est présenté comme un progrès irréversible ». Il ne s'agit donc pas d'un conservatisme politique ou économique, mais d'une posture historique qui en a contre la vision hypermoderniste de l'Histoire, laquelle voit le présent comme une panacée et le futur comme une marche inaltérable vers un progrès illuminé. Certains pans du passé seraient ainsi balayés sous le tapis, par honte ou pour survaloriser des morceaux d'héritage qui font l'affaire du présentisme. L'exemple par excellence dont se sert Bédard pour démontrer ce point est sans contredit la Grande noirceur et sa figure politique principale, Maurice Duplessis (entre autres au chapitre 6, « Duplessis ressuscité au petit écran »). L'historien propose une réhabilitation partielle du Québec d'avant la Révolution tranquille en refusant la vision dichotomique d'un avant entièrement mauvais et d'un présent infiniment supérieur. La position de Bédard n'est pas réactionnaire et ne vise pas à faire l'hagiographie du Cheuf ; il cherche plutôt à démonter le mythe d'une histoire fractionnée qui fait de 1960 l'an un de la modernité québécoise, position qui sousentend une Révolution tranquille issue de la génération spontanée. Bien sûr, une meilleure connaissance de l'histoire peut offrir une meilleure compréhension du présent, tout en permettant de cultiver un esprit critique face aux développements sociopolitiques à venir. Toutefois, cela passe d'abord par une mise à distance pour se prémunir des inférences anachroniques que les lunettes du présent pourraient entraîner. C'est pourquoi Bédard enjoint de considérer l'histoire comme une discipline dont « l'une des grandes vertus [… n'est] pas de nous rapprocher de l'actuel, mais au contraire de nous en éloigner ».

La réflexion qu'il développe à travers son ouvrage suit ainsi trois axes : le rapport stricto sensu au passé, qui se traduit dans les institutions, les décisions politiques, les discours sociaux, les œuvres artistiques ; le rapport à l'Histoire, c'est-à-dire ce que nous choisissons de retenir du [End Page 397] passé, et la façon dont les personnages et événements sont racontés ou enseignés (ou, au contraire, tus et évités) ; et enfin l'histoire comme discipline, réflexion historiographique qui mène à une analyse traduisant et reflétant les deux premiers axes.

De fait, les essais les plus intéressants sont ceux où il présente des positions théoriques et étudie des courants de pensée en se servant de l'historiographie pour voir comment le traitement de l'histoire comme discipline influence à la fois le rapport au passé et la façon d'aborder le présent. Le troisième chapitre, « L'héritage impossible », est éclairant à cet égard. Il y traite de l'institutionnalisation de la profession d'historien au Québec et de l'héritage légué par « le maître à penser...


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