Nouvelle
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S'il se publie infiniment moins de recueils de nouvelles que de romans—on ne s'en plaindra pas tant les quelque 500 romans annuels donnent le vertige—, cela ne signifie pas que la production nouvellière est insignifiante. La rareté n'en a que plus de valeur. L'année 2015 a vu paraître ou réapparaître des maîtres du genre. En premier lieu, Louis-Philippe Hébert, mais aussi Madeleine Ouellette-Michalska, Jean-Pierre Vidal et Lise Gauvin qui poursuivent une fructueuse carrière depuis bon nombre d'années. On se laisse émouvoir par les récits d'Andrée Ferretti, toujours battante et de tous les bons combats. Parmi les surprises—les apparitions dans le champ de la nouvelle—je note le remarquable premier [End Page 319] recueil de Claude La Charité et celui du romancier Jean-François Chassay tout aussi étonnant. Côté invention formelle, les surprises vont du côté de Maurice Soudeyns avec ses joyeuses facéties dialoguées, ainsi que de Bernard Lévy et ses surprenants « romans accélérés ». Annie Perreault étonne aussi agréablement avec son recueil où paradoxalement prolifère d'abondance le bref et le fragmentaire. Enfin, deux belles découvertes, l'une de l'Ouest canadien, avec le recueil de Eileen Lohka, l'autre d'un Français établi au Lac-Saint-Jean et qui éblouit de par sa maîtrise de la langue populaire québécoise.

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Vingt-cinq livres en presque cinquante ans de carrière, voilà qui mérite l'admiration. Surtout lorsqu'il s'agit d'un des écrivains les plus originaux du Québec, Louis-Philippe Hébert publiant à partir des années 1970 des recueils de nouvelles ou de « textes en prose » aussi ingénieusement déboîtés que Le roi jaune (1971) ou La manufacture de machines (1976). Son dernier recueil, Les ponts de glace sont toujours fragiles, déroule la prose de ses cinq nouvelles comme une machinerie lourde, une prose qui, à la fois, coule de source et aveugle d'un jet d'encre sa victime consentante, comme pour le fameux lecteur de Baudelaire (« Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! »), fasciné par un discours tout en détours brillants. Pour me faire comprendre, il faut que j'entre dans les détails, au risque d'en dire trop ou pas assez. À vous de juger. La nouvelle éponyme ouvre le recueil. Comme un récit de vie, le texte met en scène un homme qui après avoir quitté son île natale, L'Île Verte, pour faire carrière de pharmacien à Montréal, y retourne à l'âge de 90 ans pour y mourir gelé. Ce discours d'une traversée de longue vie et, ultimement, de pont de glace jeté sur le Saint-Laurent, fait figure, me semble-t-il, de métaphore du cordon ombilical noué puis rompu. De vie et de mort, de vitalité et de morbidité, toutes figures dans lesquelles baigne l'imaginaire de Hébert. Comme la vie, le discours emprunte une autre figure de parcours, celle du labyrinthe représenté par la vie de cet homme donnée par fragments tordus en des torsions multiples qui révèlent les détails de cette vie d'errant ancré (bel oxymoron) au cœur de Montréal où il devient le père de neuf filles, père robuste terrassé un jour par une crise cardiaque, mais qui survit, force de la nature, jusqu'à la folie finale qui le pousse à revenir aux sources, manquant périr sur le pont de glace de L'Île-Verte et succombant finalement sur l'emplacement de sa maison natale, détruite, disparue, comme lui, finalement gelé et rendu au bout de tout. Le recueil évolue ainsi d'étrangetés en étrangetés. Dans « Le diable ne brûle pas », qui fait la moitié du livre, un homme, narrateur innommé, est un gynécologue à la retraite. À 88 ans (Hébert est hanté par le grand âge), il se remémore ses années de collège classique et sa relation avec un certain Luc [End Page 320...


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