Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880–1939 par Harold Bérubé (review)
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Bérubé, Harold – Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880–1939. Montréal & Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2014, 268p.

En 2002, le monde politique québécois fut secoué par la mise en œuvre d’un processus de fusions municipales qui fit couler beaucoup d’encre et mobilisa de nombreux acteurs. Un peu moins de quatre ans plus tard, une série de banlieues viscéralement opposées à cette transformation obtenaient gain de cause devant les tribunaux. En janvier 2006, 15 d’entre elles, situées sur l’île de Montréal, recouvraient leur autonomie.

Au gré d’innombrables débats politiques, judiciaires et médiatiques, ces municipalités furent souvent présentées comme des bastions anglophones qui, tantôt pour des raisons ethnolinguistiques et financières, tantôt par simple égoïsme, refusaient de s’intégrer au reste de Montréal.

Comme souvent, la réalité est plus nuancée, et c’est le mérite de l’excellent ouvrage d’Harold Bérubé de démontrer le caractère indispensable d’une approche historique et scientifique dans un tel débat. Au-delà des raccourcis utilisés par nombre d’acteurs, l’auteur souligne que pour comprendre les raisons profondes de l’opposition au processus de fusion, il faut plonger dans une histoire de plus d’un siècle au cours de laquelle des « sociétés distinctes » se sont peu à peu construites. Une culture politique particulière permit en effet la naissance et le maintien d’identités locales suffisamment fortes pour avoir raison des planificateurs des grandes fusions municipales du tournant du XXe siècle.

Pour mener à bien sa démonstration, le professeur de l’Université de Sherbrooke a choisi trois municipalités de la banlieue montréalaise (Westmount, Pointe-Claire et Mont-Royal) qui ont en commun d’être bourgeoises, anglophones et de s’être principalement développées dans les premières décennies du XXe siècle. Son ouvrage retrace leur évolution et leur gestion de 1880 à 1939, c’est-à-dire au moment de l’âge d’or de Montréal.

Le livre, par ailleurs très bien écrit, contribue ainsi à réhabiliter l’histoire d’un pouvoir municipal en général fort peu prisé par l’historiographie canadienne en dehors des grandes villes. L’auteur replace donc son étude dans le cadre de l’évolution de l’historiographie nationale et internationale sur les banlieues pour bien mettre en évidence la qualité et la nouveauté de son apport. Il décrit ensuite l’organisation et les pratiques politiques des trois municipalités en s’attardant sur la manière dont ces territoires furent constitués en municipalités ainsi que sur l’action de leur personnel politique. Il explique comment et pourquoi leurs habitants choisirent de prendre leurs distances vis-à-vis de la ville de Montréal pour s’installer sur de nouveaux territoires et y construire non seulement leurs habitations mais aussi une vraie petite société bourgeoise.

Harold Bérubé se penche sur la gestion de ces municipalités et notamment sur la façon dont leurs dirigeants réglementèrent le milieu et la société pour créer peu à peu de solides petites communautés politiques, sociales et culturelles où tout fut mis en œuvre pour se distinguer des autres localités. Il décrypte les diverses réglementations (fiscales, architecturales et autres) savamment mises en [End Page 186] place pour réglementer la vie de cette société, y maintenir un certain entre soi et surtout préserver un caractère distinct même si, pour des raisons économiques évidentes, une bonne partie des habitants restaient très attachés au développement économique de Montréal, dont dépendaient leurs revenus. Tout ceci contribua à forger une forte identité grâce à laquelle ces banlieues participeront au processus de métropolisation (exigé par les autorités provinciales) tout en conservant une large autonomie de gestion.

Harold Bérubé souligne avec finesse l’importance qu’a revêtue dans ce processus la prise de contrôle par les élites bourgeoises d’un pouvoir...