Les corps meurtris : Investigations judiciaires et expertises médico-légales au XVIIIe siècle by Fabrice Brandli et Michel Porret (review)
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Brandli, Fabrice et Michel Porret – Les corps meurtris: Investigations judiciaires et expertises médico-légales au XVIIIe siècle. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 392 p.

En 1975, dans son oeuvre phare Surveiller et punir, Michel Foucault avançait que les systèmes judiciaires de l’Europe moderne plaçaient le corps du condamné au coeur du système pénal et répressif en lui affligeant des peines corporelles et en l’exposant publiquement lorsque condamné à mort. Près de quarante ans plus tard et après de nombreux travaux sur l’histoire de la justice, de la criminalité et du droit en Europe moderne et un renouveau en histoire du corps marqué par les études de Georges Vigarello et de Cathy McClive, Michel Porret et Fabrice Brandli démontrent dans ce livre que le corps de la victime tout autant que celui de l’accusé pouvait être un chaînon majeur dans l’ensemble de la procédure pénale en analysant les rapports des experts mandatés par la cour à Genève au XVIIIe siècle pour constater « le corps du délit ».

Dans leur premier chapitre, Brandli et Porret tentent de synthétiser l’histoire du développement de la médecine légale en Europe du XVIe siècle à l’époque contemporaine. Dans un premier temps, les auteurs font un bref survol historiographique des travaux sur le sujet en exposant les principales approches méthodologiques et conceptuelles. Ils concluent notamment que les recherches ont principalement porté sur l’Europe du XIXe siècle et que les XVIIe et XVIIIe ont été peu traités par les spécialistes. Ils soulignent ainsi la nécessité d’étudier cette période pour mieux comprendre le développement de l’expertise médico-légale et les processus judiciaires.

Dans un deuxième temps, Porret et Brandli avancent que le XVIIIe siècle fut un point de bascule entre une période où les experts médicaux mandatés par les tribunaux ne faisaient qu’accompagner les magistrats dans « l’art de juger » (p. 24) et une période où ces mêmes experts, en majorité des chirurgiens, devinrent un maillon primordial de « la chaîne pénale » (p. 23) et virent leur pratique règlementée par les monarchies européennes. Le deuxième chapitre du livre propose une brève analyse des 377 rapports d’expertise médico-légale rédigés entre 1716 et 1792, tirés des archives criminelles de Genève, dont les transcriptions sont présentées en deuxième partie.

La centralité du cas genevois au projet de Brandli et Porret est reflétée dans la synthèse qu’ils proposent au premier chapitre. En effet, ils n’abordent que très peu le XVIIe siècle alors que d’autres auteurs ont démontré que le recours aux expertises médicales était à cette époque déjà intégré tant dans la théorie que dans la pratique juridique française. Ils donnent ainsi l’impression au lecteur que l’expertise médico-légale avait la même importance dans tous les systèmes juridiques de l’Europe moderne alors que ce n’est pas le cas. Quelques nuances [End Page 693] auraient été nécessaires. Ceci étant dit, ils réussissent à démontrer l’importance de l’étude des rapports d’expertise pour mieux cerner les mécaniques judiciaires en Europe moderne.

Le deuxième chapitre du livre s’avère plus solide que le premier. Brandli et Porret débutent en décrivant brièvement, mais efficacement, le rôle des experts médicaux (médecins, chirurgiens, sages-femmes et pharmaciensapothicaires) lorsque ceux-ci sont mandatés par une cour de justice pour visiter « le corps meurtri » d’une victime, d’un suicidé ou d’un inculpé. Les auteurs stipulent qu’au XVIIIe siècle genevois, les chirurgiens furent appelés dans 80 % des procès nécessitant une expertise médico-légale alors que les médecins ne le furent que dans environ 15 % des cas. Ces experts...


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