Liste et effet liste en littérature ed. by Sophie Milcent-Lawson, Michelle Lecolle, Raymond Michel (review)
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Liste et effet liste en littérature. Sous la direction de Sophie Milcent-Lawson, Michelle Lecolle et Raymond Michel. (Rencontres, 59.) Paris: Classiques Garnier, 2013. 628pp.

Négligée par les théoriciens littéraires comme par les linguistes — même si des travaux récents l’ont mise à l’honneur, comme le montrent les abondantes références à Vertige de la liste d’Umberto Eco (Paris: Flammarion, 2009) et à De haut en bas: philosophie des listes de Bernard Sève (Paris: Seuil, 2010) — la liste frappe par la richesse de ses potentialités, la diversité des champs d’investigation concernés (sonorités et graphisme, syntaxe, sémantique, poétique, esthétique littéraire), et des questionnements théoriques qu’elle croise (énonciation, réception, entre autres). Ce gros volume, issu d’un colloque organisé en 2011 à Metz, répare magnifiquement cet oubli. En choisissant ‘la liste’ et non l’énumération ou l’accumulation (ou l’inventaire, le catalogue) comme point d’entrée, l’intérêt est sensiblement élargi et permet de rassembler des études qui vont des textes médiévaux à la littérature du 11 septembre 2001, en passant bien sûr par les listes rabelaisiennes, celles d’Hugo et de bon nombre d’auteurs des vingtième et vingt-et-unième siècles (dont Claude Simon, Louis Calaferte, J.-M.G. Le Clézio, Annie Ernaux, François Bon, Sylvie Germain, San Antonio, Jacques Godbout) et par un détour vers la chanson. Le théâtre (qui fait entrer le dire et le voir de la liste grâce aux pratiques dramaturgiques récentes) n’est pas oublié, ni la poésie (moderniste et avant-gardiste surtout). On pourrait regretter l’absence d’étude sur Proust ou sur Jules Verne, mais c’est là une critique bien mineure quand l’ouvrage traverse toutes les époques et tous les genres littéraires, et déborde même de la littérature pour toucher à l’anthropologique (Lévi-Strauss) et au philosophique. Cette collection permet aussi plusieurs types de lectures transversales: continuités d’effet (par exemple, subversion, dérision) à travers les époques, mais aussi renouvellements esthétiques récents; interrogations formelles qui reviennent — qu’il s’agisse de la difficulté d’établir une définition, des complexités sémantiques ou syntaxiques internes, telles que les évoque, par exemple, Madeleine Frédéric, grande pionnière de cette structure double qui fait valoir en plus ici le concept ricoeurien de monde du texte, ou encore de l’ancrage textuel de la liste. Les rapports de la liste à son environnement sont un des leitmotive du volume: intégration phrastique, contribution au genre, par exemple polémique mais surtout descriptif (en écho aux travaux de Philippe Hamon, qui fournit lui-même le Préambule du volume), et potentiel de rupture du fil narratif et du tissu littéraire. ‘Les listes mettent de l’ordre tout en laissant sourdre l’angoisse d’une illusoire maîtrise’ (p. 381): Alain Rabatel exprime ainsi la tension fondamentale au coeur de toute liste — verticalité et horizontalité, congruence et incongruité, série homologique ou chaotique, dicible et indicible, sans oublier l’expression si parlante d’abondance pauvre. Â l’évocation des plaisirs de la liste fait suite une section qui touche de près à notre modernité, à nos interrogations sur la mémoire, l’histoire et l’oubli. Les cas de listes chez Georges Perec, Patrick Modiano et Paul Auster mettent en valeur l’actualité dumotif: obsession de l’absence au coeur du multiple envahissant, classificateur ou suspect. Georges Molinié repense en conclusion l’effet liste et le geste ‘listal’ au plan sémiotique le plus profond, renouant avec les catalogues antiques ou bibliques d’une pro-littérature. Une bibliographie et deux index renforcent pour les chercheurs l’utilité de cet important ouvrage.

Béatrice Damamme-Gilbert
University of Birmingham
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