L’Envie: une passion démocratique au XIXe siècle by Fabrice Wilhelm (review)
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L’Envie: une passion démocratique au XIXe siècle. Par Fabrice Wilhelm. (Lettres françaises.) Paris: Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2013. 413pp.

‘[L]e dénigrement, c’est l’envie, et on dit que cela rend fort malheureux’, écrivait George Sand dans la ‘Notice’ de son roman Jeanne (1844). Sand est l’un des rares auteurs du dixneuviè me siècle que l’on ne rencontre pas dans le livre de Fabrice Wilhelm, un livre particuliè rement ambitieux, puisqu’il s’agit d’une grande synthèse entre création littéraire, théorie politique et pensée philosophique. Pour Wilhelm, l’envie, plutôt que la mélancolie, serait l’émotion dominante qui marque et traverse la littérature du dix-neuvième siècle: ‘L’idéalisation de l’envie sous la forme de la mélancolie n’est qu’une des formes de résistance à la prise de conscience d’un affect aussi narcissiquement blessant qu’omniprésent dans l’univers démocratique’ (p. 12). Avant d’aborder l’abondante production littéraire du dix-neuvième siècle, Wilhelm analyse ‘deux grandes théories de l’envie, celle du monde grec et celle du monde chrétien’, lesquelles impliquent ‘deux types de société’ (p. 15). Les trois premiers chapitres sont donc consacrés à des auteurs tels que Platon, Aristote, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin (qui identifie l’envie comme l’un des sept péchés capitaux) et Jean Gerson, avant d’aboutir au ‘renversement rousseauiste’ de perspective: ‘l’existence sociale, et non l’homme, est responsable de l’envie’ (p. 102). Dans les trois chapitres suivants, Wilhelm étudie certaines grandes oeuvres historiques— celles de Tocqueville, Michelet et Taine — consacrées à l’analyse de la Révolution française et à ses conséquences au dix-neuvième siècle. Autrefois un péché, l’envie devient dans ce nouveau contexte historique une ‘passion sociopolitique’ liée aux débats sur l’avènement d’un nouvel ordre démocratique dans lequel les inégalités persistantes ne seraient plus perçues comme étant imposées par Dieu ou la Nature: ‘la puissance de l’envie explique pour Tocqueville la réussite de la Révolution, pour Michelet au contraire, elle détermine son échec’ (p. 161). Cinq chapitres sont ensuite consacrés à la création littéraire proprement dite, et à certains personnages célèbres qui réactualisent la thématique de l’envie: Julien Sorel, Ruy Blas, Lucien de Rubempré, ainsi que d’autres, issus des romans d’Eugène Sue ou d’Émile Zola. Wilhelm rappelle constamment les liens entre les considérations historiques et sociopolitiques de la première partie de son livre et la critique littéraire qui en domine la seconde partie: ‘En faisant du complot d’envieux une structure romanesque récurrente, Balzac donne un équivalent romanesque aux analyses tocquevilliennes du devenir totalitaire de la démocratie’ (p. 282). Dans sa longue conclusion, Wilhelm s’appuie sur diverses variantes de la théorie freudienne, illustrant au passage des oeuvres qui n’appartiennent pas à la tradition littéraire française (Hedda Gabler d’Ibsen). Comme on le voit, le champ d’études est large, ce qui n’empêche pas l’auteur d’examiner minutieusement de nombreux textes. Le livre de Wilhelm ne manquera pas de donner lieu à de multiples débats, par exemple sur sa tentative de réhabilitation de [End Page 406] l’oeuvre historique de Taine, qui ferait ‘l’objet d’une disqualification dont les raisons relèvent sans doute plus de la psychologie collective que de l’objectivité scientifique’ (p. 192). On ne peut que recommander le livre original et roboratif de Wilhelm, qui conduit à une réévaluation des grands ouvrages historiques et littéraires du dix-neuvième siècle.

Edward Ousselin
Western Washington University
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