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  • Clamence et Socrate
  • Nicolas L'Hermitte

Au-delà de la critique, il y a quelque chose du jugement dans la réaction qu'eurent Francis Jeanson et Jean-Paul Sartre à l'encontre d'Albert Camus. Les chefs d'accusations concernaient un livre de Camus en particulier, L'Homme révolté.1 Assurément, ce ne fut pas un véritable procès et la critique camusienne veut qu'on appelle cet épisode la "querelle de 1952." Beaucoup a été dit de cette querelle qui débuta avec l'interprétation de l'Homme révolté par Jeanson,2 lequel doutait de la "compétence philosophique" de Camus. Dans son article paru dans Les Temps Modernes, il revenait sur les faiblesses de cette téléologie de la révolte et des problèmes que posaient, pour les intellectuels engagés (soviétiques), les vues de l'auteur sur l'Histoire et son moralisme bourgeois. Camus répondit à Jeanson sur sa vision de l'Histoire et les études développées par Georges Bataille et Paul Ricœur à ce sujet permettent d'y voir plus clair.3 Mais à première vue, il ne semble pas que Camus ait pris le temps de répondre in extenso dans le livre publié peu de temps après, La Chute.4 Même si l'on possède peu de détails—comparé aux autres œuvres de Camus—sur sa genèse et s'il ne paraît pas correspondre à un projet philosophique de longue date, le livre répond certes, comme le souligne Gilles Philippe, à l'épisode de cette querelle, au point où l'auteur va noter, le 14 décembre 1954: "Existentialisme. Quand ils s'accusent on peut être sûr que c'est toujours pour accabler les autres. Des juges-pénitents."5 L'expression de "juge-pénitent," reprise dans les premières pages du roman (La Chute, 699), dévoile le lien indéfectible entre cette querelle et le récit fictif de Clamence. Mais une question demeure: faut-il voir dans Clamence, se définissant lui-même comme un "juge-pénitent," un simple double littéraire des accusateurs des Temps Modernes? Comment réconcilier ces mots de 1954 avec cette autre remarque, cette explication de l'œuvre: "Un héros de notre [End Page 91] temps est effectivement un portrait, mais ce n'est pas celui d'un homme. C'est l'assemblage des défauts de notre génération dans toute la plénitude de leur développement"?6 On aurait tort de sous-estimer l'importance de la collectivité, de "notre génération," de ce "nous" dont il parle. D'autres propos de Camus vont confirmer qu'il s'incluait dans ce "nous" et reconnaissait ses torts:7 la figure de Clamence tend ainsi non seulement à renvoyer à ses accusateurs mais aussi à Camus lui-même. On comprend que dans ce contexte Camus eut besoin de prendre le large. Son choix s'arrêta sur la Grèce où il se rendit en avril-mai 19558 et où germèrent sans doute les descriptions lyriques des îles grecques sur lesquelles insiste Clamence (La Chute, 741-742).

C'est non loin de là qu'un jour d'avril ou de mai 399 avant J-C, un homme comparaissait devant le tribunal des héliastes, présidé par l'archonte Lachès. Les juges auxquels il faisait face, au nombre de 501, avaient été tirés au sort parmi les citoyens de plus de trente ans. À travers la plainte déposée par Mélétos, Anytos, et Lycon, c'est bien à la société toute entière que Socrate devait répondre. La plainte elle-même était triple: l'accusé n'avait pas reconnu les dieux de la cité; il avait, en revanche, promu de nouvelles divinités; enfin, il avait corrompu la jeunesse. Au-delà de l'accusation d'impiété (graphè asebeias), c'est la propagation d'un discours nocif qui était visée. Au sein d'une structure culturelle et sociale où la parole, le discours, le maître-mot, le logos, étaient tout-puissants, cet homme se trouvait...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 91-104
Launched on MUSE
2014-04-17
Open Access
No
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