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  • L'animal poétique de Valéry
  • Julien Weber

Parmi les différentes critiques de l'anthropocentrisme développées au cours des dernières décennies (Deleuze et Guattari, Donna Haraway . . .), celle de Derrida se distingue par l'importance qu'elle accorde à la question du langage. Dans L'animal que donc je suis notamment, Derrida critique l'héritage inconscient ou mal assumé du dualisme cartésien selon lequel l'animal—quelle que soit la diversité d'espèces que ce singulier recouvre—s'oppose à l'homme par le manque de langage:

Tous les philosophes que nous interrogerons (d'Aristote à Lacan en passant par Descartes, Kant, Heidegger, Lévinas), tous, ils disent la même chose: l'animal est privé de langage. Ou plus précisément de réponse, d'une réponse à distinguer précisément et rigoureusement, de la réaction: du droit et du pouvoir de "répondre." Et donc de tant d'autres choses qui sont le propre de l'homme.1

Loin de nier les différences qui séparent les êtres humains des animaux (ainsi que les animaux et les êtres humains entre eux) quant à l'usage des signes, Derrida conteste ainsi la légitimité de la distinction rigoureuse entre un usage de la parole automatique, déterminé par la nature—celui de l'animal—, et un usage de la parole susceptible de représenter la pensée qui n'appartiendrait en propre qu'à l'homme. Derrida fait valoir les problèmes éthiques soulevés par ce dualisme. Réserver à l'homme la capacité de répondre, comme le fait Descartes, cela revient en effet à réduire l'animal à l'état de machine, d'automate sans âme, et, à nier ainsi sa capacité à souffrir.

Or s'il est un intellectuel français qui, au début du vingtième siècle, se signale par son ambivalence à l'égard de cet anthropocentrisme cartésien, c'est bien Paul Valéry. Préoccupé par la crise de l'esprit européen dans ses [End Page 79] Essais quasi politiques de l'entre-deux guerres, Valéry se présente, d'un côté, comme l'un des derniers représentants de l'humanisme moderne, attaché à fait valoir les capacités de transformation et d'inventivité de l'esprit humain en opposition à l'assujettissement des animaux aux réflexes de la vie organique. La figure de l'animal intervient ainsi de manière récurrente dans ses essais, lorsque Valéry entreprend de définir les propriétés de l'esprit humain. Présenté comme négatif des facultés transformatrices de l'esprit, l'animal s'apparente alors le plus souvent à l'animal-machine de Descartes: il s'agit d'un vivant qui n'a pas accès à la pensée, en prise directe avec le présent, uniquement capable de réagir à des stimuli sans pouvoir y répondre. Ainsi, "animal" devient dans ses essais le nom de tous les comportements d'assujettissement, ou d'obédience automatique aux stimuli du monde contemporain (technologie, mode, presse, slogans politiques, etc.) dont Valéry constate la prolifération inquiétante dans l'Europe de l'entre-deux guerres.

Cependant, les remarques de ses Cahiers, ainsi que certains de ses poèmes, compliquent singulièrement l'opposition homme/animal telle qu'elle est posée ou présupposée dans les essais. Valéry s'interroge à plusieurs endroits de son œuvre sur la manière dont l'être humain figure dans le regard des animaux et, partant, du rapport des animaux aux signes, au langage. Certains de ses poèmes, surtout, mettent en doute la souveraineté de l'être humain quant à la possession et la maîtrise d'un "logos" qui puisse se référer aux choses de manière transparente. Les animaux qui interviennent dans les poèmes de Charmes ont en effet souvent pour rôle de marquer un excès dans le régime référentiel du langage. Ils sont associés à une parole allitérative, susceptible de faire dévier le sens—par effets de sons—dans une direction imprévue. Qu'il s'agisse du serpent d'"Ébauche d...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 79-90
Launched on MUSE
2014-04-17
Open Access
No
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