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  • Los Angeles:Une fiction proustienne
  • Fanny Daubigny

Comment construire lieu par lieu, la carte des mondes encore inconnus? En volant comme une mouche ou plutôt, comme les Anges, dont les passages et messages tissent en permanence l'ubiquité divine, vont vers l'universel par des sites virtuels.

(Michel Serres, Atlas, 274)

Il ne sera pas question du sexe des anges, mais de leur pérégrination à travers le monde, sur les chemins du réel et de la fiction, entre référent et représentation. Les anges étant après tout des messagers.

(Bertrand Westphal, La Géocritique, 125)

Dans La Ville au Loin, essai hybride mêlant la prose du poète à la réflexion du philosophe, l'auteur Jean-Luc Nancy, pour rendre compte de sa fascination pour la ville de Los Angeles, évoque un processus d'hyper-sémantisation qui serait à l'origine de la transformation de sa vision de l'espace urbain.1 Si dans le monde homérique, l'espace ressemble encore à une immense béance insignifiante,2 la ville aujourd'hui, avec Los Angeles en archi-phénomène, par l'abondance des citations qu'elle offre, se serait muée en une citadelle hyper-signifiante saturant et obstruant le regard du visiteur. Face à une telle multiplication des signes se pose de nouveau la question du déchiffrage et avec elle la validité de la méthode pour y parvenir. Comment face à une telle confusion des genres, le critique pourra-t-il continuer de rendre la ville lisible, visible, et vivable?

Si la géocritique postule que la ville se lit comme un texte et que le texte se déplie comme un espace, alors quels points de connivences peut-on encore espérer trouver entre le texte et son contexte?3 Dans mon expérience très personnelle de Los Angeles, que j'habite et qui m'habite depuis quelques années, j'ai fait au cours de mes nombreuses pérégrinations d'étranges découvertes. En tous lieux, la ville m'est apparue comme un espace éminemment [End Page 65] proustien. Plus que toute autre ville, Paris, New York, ou Santiago, que j'ai aussi habitées, Los Angeles, par son absence de centre, l'étoilement de sa structure, la magie de ses noms, son obsession de la représentation, évoque pour moi plus que tout autre cité, le lieu d'une fiction proustienne.

En tant que lectrice et critique de l'œuvre proustienne, j'arpente les rues de Los Angeles comme le ferait un lecteur de La Recherche. Dans mon expérience de la ville, ce n'est pas seulement l'espace qui agit mais le texte et son souvenir qui opèrent et modèlent ma re-présentation de la cité des Anges.

Partir d'un texte datant du début du vingtième pour rendre compte de la topographie d'une ville aux accents postmodernes peut paraître une idée incongrue. Il faut rappeler, cependant, que si la géo-critique est communément définie depuis la fin des années 1970 comme une science sociale qui s'attache à comprendre la relation d'un espace à ses diverses représentations, elle est, de fait, l'héritière de la géosophie, branche directe de la géographie dont les fondements furent établis dans les années 1920.

Il est vrai que dans les années vingt, à l'initiative de John K. Wright, les premières hybridations entre les deux disciplines ont été tentées sur le versant géographique. Dans un article de 1926, paru dans la revue Isis, Wright avait même conçu une "géosophie" qui se fondait sur le principe selon lequel la géographie n'était pas la propriété exclusive des géographes professionnels, mais une "sphère d'idées" nourrie par l'histoire des idées géographiques, conventionnelles (le savoir géographique formel) ou non (la connaissance informelle du lieu). La géosophie avait donc pour objet partiel la fiction, parfois dans sa posture mythologique.

(Westphal, La Géocritique, 56-57)

En se libérant des contraintes physiques du réel et en prenant...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 65-78
Launched on MUSE
2014-04-17
Open Access
No
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