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De Capsula Totœ Lecture de Montaigne, “De trois commerces” Tom Conley M ONTAIGNE NOUS LAISSE L’IMPRESSION d ’être moins un honnête homme de livres qu’un malin génie de lettres. Il par­ court ses volumes, il tâte leur vélin, il renifle leurs reliures. Il mène sa vie en miniature; écrivain maniaque, il s’obstine à tracer des “ alongeails” de caractères. Il préfère les regarder au lieu, à quelques exceptions près, de les lire. Sous ses yeux sa bibliothèque devient pour lui à la fois l’origine du monde et sa quasi-totalité, dans et par laquelle il peut faire des randonnées en parchemin. De sa tour d ’écriture il s’aperçoit d’un cosmos en lui-même. Cà, puis là, les Essais projettent la figure de son estude, son tertre, voire, l’axe du microcosme (le corpstexte de Montaigne qui lui paraît sous les yeux) et du macrocosme (le monde, Vhumaine condition, l’allongement physique à portée de main). A la suite de sa chute malencontreuse de cheval qui avait eu lieu juste audel à de son “ moyau” , à quelque distance de son château, le moi écrivant des Essais énonce, “ ayant les membres tous moulus et froissez [...] que j ’en cuiday remourir encore un coup” , qu’il s’acharne à s’essayer. Son “ conte d ’un événement si legier est assez vain” ,1et la morale qu’il en tire enfin lui imposent une nouvelle règle, celle qui lui dicte qu’il faut écrire afin de “ sortir en place” . Non qu’il se recroqueville en sa chambre, ou qu’au milieu des livres il retrouve le projet de se peindre: d ’une part, l’exemple d’un sujet qui se publie en solitude enjolive le lieu commun du micro- et du macrocosme tandis que, de l’autre, il réclame les miracles télégraphiques de l’écriture imprimée. Dorénavant le sujet Montaigne ne meurt plus. Il perdure, en chair et en os, transmué en caractères immuables. Le corps circule sans qu’il sache où il va, ou ce qui lui adviendra.2 Là le sens moderne de l’inconscient est né, ainsi que la notion de vagabondage qui sera le point de départ des déambulations cartésiennes qui domineront les entreprises philosophiques ultérieures. Montaigne sort de chez lui lorsqu’il reste dans sa bibliothèque. Montaigne recèle et s’exhibe dans l’essai. Il creuse, façonne, et orne son tombeau. Le volume du corps constitue le livre d'Essais; et ses lecteurs, nous autres de toute époque, “ curieux” , bibliophiles, 18 Spr in g 1988 C o n ley fétichistes, amateurs d ’objets morts et divers, nous ressuscitons le corps au moyen de l’acte de lire. La lecture exhume, ranime, et fait bouger le cadavre sous nos yeux; une opération mystique a lieu. Un paradoxe ultime des Essais, ce qu’une génération antérieure aurait étiqueté leur “ génie” , se caractérise par la conscience même de ce dynamisme à tout niveau du texte. C’est la présence du sujet écrivant dans sa bibliothèque qui mobilise la perspective de livres rangés selon un ordre savant et hasardeux de lettres. De là provient l’autobiographie. Entrevu d ’abord en “ oisiveté” (I, viii, 33-34),3 le portait du moi, vu parmi ses livres, est repris et développé dans “ De trois commerces” . Dans le troisième chapitre du troisième volume la bibliothèque fournit le cadre d’un essai qui voudrait rattacher le corps de l’auteur à celui du lecteur à travers l’intermédiaire des caractères qui énumèrent et qui épèlent le titre et les thèmes du chapitre. La dernière phrase du “ repentir” (III, ii) fait partie d’un emblème “ supernuméraire” . Superscription flottant au-dessus de Pimage-inscription du titre et de la lettre du chapitre, elle couronne et pose l’énigme des “ trois commerces” . La première phrase de l’essai “ De trois commerces” instaure—selon le biais d’une logique de voir et de lire de manière simul­ tanée—sa souscription, voire...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 18-26
Launched on MUSE
2017-07-05
Open Access
No
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