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MICHELE LALONDE Petit Testament J'ecrivais autrefois dans un style plus pur. Des phrases sans lourdeur et magnifiquement detachees du reel. Soustraites a la loi de I'attraction terrestre, sans gravite en somme, les syllabes flottaient. J'aimais les voir s'elever, successivement belles et de forme bien ronde, au bout de la pipette en verre sterilise qu'on appelle esthetique et qu'on m'avait pretee. Comme delestees de tout, libres de' pesanteur, legeres a I'infini, mes poesies montaient se perdre quelque part dans Ie tranquille azur de la Litterature. Bulles opalescentes merveilleusement vides. L'inspiration soufflant, j'etais tres prolifique. Je m'adonnais avec serieux et une patience opiniatre a cette occupation ludique. Les mots me fascinaient. Que je les admirais! Preferant entre tous ceux aux reflets violets, d'une beaute plus sombre qui donnait l'illusion d'une certaine densite. Je les regardais faire, se deplacer en l'air, se croiser lentement, se iroler, s'eloigner, guettant I'instant crucial de cette jonglerie, Ie choc miraculeux, la collision fortuite, esperant I'eclatement qui produirait du sens. Mon talent litteraire respectait certaines lois. Une stricte grammaire reglait I'emploi du verbe et Ie tres haut niveau de purete langagiere qu'on attendait de moi. Le jeu n'etait pas simple. Les substantifs conerets posaient quelques problemes. S'ils designaient des choses bassement quotidiennes, ils etaient sans valeur, consideres impropres a la levitation ... Les noms propres de villes n'avaient droit de cite que selon l'etrangete ou leur eloignement. Venise etait admise; Lima, Paris, Madrid , ala rigueur New York, faisaient assez partie du reve universel pour qu'on en put parler. Mais la ville ou j'etais, la rue sous rna fenetre, l'humble geographie passeraient sous silence. Sous Ie pont Mirabeau coule la plus belle encre; non sous les ponts de bois de ton pays natal. Connaissant cet axiome de sagesse etrangere, me Ie tenant pour dit et I'observant de pres comme une stylistique, j'avais Ie grand honneur d'etre appelee poete. Poetesse parfois. C'est un titre precieux et une fonction sociale tres convenable pour une blonde. Je tenais rna plume d'oie avec humilite. Deja reconnaissante d'etre alphabetisee et meme autorisee en tant que femme de lettres a placer quelques mots sur Ie papier velin de mon insignifiance. M'en tenant acela, j'etais assez douee pour etre respectee. Poetesse agreee, pretresse de service, j'exer~ais Ie metier de vestale a PETIT TESTAMENT 67 mes heures, celebrant Ie langage et gardant sa purete. Mais Ie reste du temps je vivais normalement. Je parlais I'autre langue; je prenais I'autobus , j'elevais des enfants, pelais des pommes de terre et lisais Ie journal, decodant tranquillement, entre les epluchures de l'inpoetisable, l'etrange double sens dont j'etais la complice et saisissant lentement et comme au jour Ie jour la puissante syntaxe du discours principal. Populace. Pouvoir. Negroide. Napalm. Ainsi donc les syllabes portaient it consequence? Avaient un poids de chair? une necessite? Correspondaient en somme ou pouvaient correspondre Ii une realite? Dans I'aimable exercice de la gracieuse fonction que I'on m'avait confiee, Ie langage m'echappait. Les mots etaientabstraits, comme sans importance. Je mesurais vaguement, hors du champ semantique qui m'etait concede, leur efficacite, leur portee ballistique quelquefois meurtriere et leur force d'impact sur les evenements. Une chose en tous cas apparaissait certaine: Ie poids fixe des mots, leur intention avouee, leur verite vulgaire, bref leur sens ordinaire, ne me concernait pas, j'etais une specialiste de leur beaute plastique, assignee par metier II leur sens figure. Mais si je n'avais pas II me preoccuper du sens un peu malpropre, qui d'autre s'en chargeait? Car quelqu'un s'en chargeait. Quelqu'un d'autre que moi, specialiste du verbe mais plus specialise, conjuguait, accordait, dedinait et DICTAIT? Veprauvais un malaise devant l'editorial, I'annonce commerciale, Ie slogan politique, un malaise croissant. Comme II I'encre invisible, un texte redoutable en tres gros caracteres occupait l'espace blanc entre mes metaphores. Mes strophes si legeres emportees par Ie vent n'etaient donc que du vent? Qu'etait mon ecriture, ses jolis...

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Additional Information

ISSN
1712-5278
Print ISSN
0042-0247
Pages
pp. 66-68
Launched on MUSE
2014-07-02
Open Access
No
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