Intuition première: la force étrange du printemps québécois
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Intuition première:
la force étrange du printemps québécois

À moins de pouvoir produire une apparence d’infini par votre désordre, vous n’aurez que le désordre sans la magnificence.

Edmund Burke

Les récents mouvements de contestation contre le néolibéralisme (Occupy, les indignés, etc.) auxquels s’ajoute désormais le printemps québécois ne constituent pas des processus qui s’étendent de proche en proche, selon une logique linéaire, comme s’il s’agissait d’un feu de brousse. La puissance créative et protéiforme qui les anime correspond plutôt, pour citer les auteurs de L’insurrection qui vient, un ouvrage qui a contribué de manière non-négligeable à l’effervescence actuelle, à « quelque chose qui prend corps comme une musique, et dont les foyers, même dispersés dans le temps et dans l’espace, parviennent à imposer le rythme de leur vibration propre. »1

Même les commentateurs les plus obtus et hostiles au mouvement étudiant le pressentent confusément, lorsqu’ils décrivent avec dédain et « lucidité » ces masses orageuses qui, emportées par la ferveur populaire, sont accusées de ne plus savoir maîtriser leur pulsion de rassemblement et d’accumuler pêle-mêle les motifs de révolte, oubliant du même coup la raison initiale de leur colère. Clameur du petit peuple à laquelle ils opposent la vertu du souverain détachement, qui leur assure une position de surplomb paternaliste et pastorale. Le spectre de la multitude hystérique et incontrôlée est, depuis Hobbes et sans doute bien avant, la menace que l’on se plaît à invoquer de manière préemptive chaque fois qu’il s’agit de justifier une conception transcendante de l’ordre que le gouvernement ne manquera pas de « restaurer ». La méfiance soi-disant éclairée des tenants d’une telle posture se situe d’ailleurs à l’exact opposé de « l’hypothèse de confiance » que Jacques Rancière ou, dans des termes similaires, Isabelle Stengers postulent à la base des luttes pour l’émancipation.2

De fait, quiconque a participé au moins une fois à une manifestation pacifique qui a supposément « mal tourné » sait que : 1. Il n’y a désormais que les téléspectateurs gavés comme des oies pour encore croire que la police n’est là que pour limiter les débordements; 2. combien il peut être malaisant de voir se creuser l’écart schizophrénique entre les représentations de désordre et de chaos entretenues à flots médiatiques tendus et cette subtile alchimie éprouvée au cœur de la foule en marche – joie du commun sensible et partagé. Car quelque chose s’y passe, quelque chose a lieu qui s’organise sur un mode an-archique et intensif, des devenirs-révolutionnaires qui se conforment mal au caractère unidimensionnel des explications causales, des trésors d’ingéniosité, des chorégraphies spontanées, des gestes singuliers qui prolifèrent à l’intérieur de l’élément historique donné, mais qui ne s’y limitent pas. Le cœur battant du mouvement a des raisons que la raison désengagée ne veut pas connaître, ne connaît pas.

À la bonne vieille image d’un corps social dont il faudrait discipliner le vil instinct grégaire, Frédéric Bisson en oppose une autre, beaucoup plus adaptée à l’ère des réseaux sociaux pour décrire le potentiel transindividuel de ce qu’il appelle le « peuple en essaim » : « Le corps du peuple en essaim n’est ni homomorphe, ni amorphe, mais métamorphe. Faits d’individus et de groupes qui poussent à travers sa chair comme des organes indéterminés et imprévisible, le corps glorieux de la multitude se contracte et se dilate comme un nuage d’étourneaux. »3 Il est bon de garder cette image en tête lorsqu’on entend des policiers québécois parler de « national geographic » pour décrire les manifestants « détaler comme des gazelles » sous le coup de leurs matraques et de leurs bombes assourdissantes!4 De fait, ceux-ci feraient peut...