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  • L'Ange et la bête :notes sur La Nuit sexuelle de Pascal Quignard
  • Chantal Lapeyre-Desmaison

Michel Onfray Évoque en ces termes Le Sexe et l'effroi1, de Pascal Quigard : « Filant la métaphore, Quignard traque la stupeur là où est le stupre. Les variations sont savantes à l'excès, l'érudition confine à l'étourdissement, sa jubilation en matière d'étymologies sinon fantasques, du moins extrêmement suggestives, est contagieuse »2. De ce commentaire reprenant nombre des topoi critiques souvent utilisés pour caractériser l'œuvre de l'écrivain, je relèverai un trait : la confusion du sexe et du stupre. Ce « latinisme introduit par Voltaire pour exprimer quelque commerce criminel », dit le Littré, ne désigne pas le fait brut du sexe, du sexuel ou de la sexualité comme on voudra, mais souligne d'emblée sa dimension de vice, d'atteinte à la morale. « Souillure, outrages aux mœurs », comme le définit le Dictionnaire de l'Académie française, l'emploi de ce mot traduit une interprétation et une réduction des enjeux propres à l'ouvrage de Quignard. Cette manière de ne pas lire exactement paraît symptomatique de la réception de l'œuvre quignardienne, et c'est à peu de chose près le même problème que posent les remarques de Philippe Sollers dans Un vrai roman, témoignant aussi d'une lecture orientée : « Puisque j'en suis à faire un détour par la 'sexualité' (véritable obsession de notre époque), je dois dire que je reste étonné quand je vois un écrivain aussi estimable que Quignard parler du 'sexe et l'effroi', ou, mieux, de 'la nuit sexuelle'»3. Ses arguments portent sur l'emploi du « nous » désignant l'humanité (« 'L'humanité' m'indiffère », note Sollers), sur la prévalence de la nuit. C'est une nuit dont, pour Sollers, il convient de sortir pour vivre dans l'éclat du « jour réel et paradisiaque ». Cette affirmation de la nuit lui semble, « sauf embarras ou névrose », incompréhensible et étrangère à son propre univers.

Gradation tragique ? Dans la nuit du 8 au 9 août 2007, dix ou douze mille livres ont été détruits, arrosés d'huile de vidange dans la librairie du Banquet de Lagrasse. Parmi ces livres : de très nombreux exemplaires de La Nuit sexuelle, de Quignard. Il ne s'agit pas de souligner la valeur symbolique de cette destruction, mais de prendre cet événement comme un symptôme. Il est en effet nécessaire de se demander en quoi cette nuit sexuelle pose problème et suscite de violentes réactions. On supposera que la colère qu'elle engendre-ou le rejet qu'elle suscite-indique les enjeux esthétiques, éthiques et politiques sous-jacents de cette nuit première, si mal comprise. [End Page 107]

Passer en revue

« Je cherche à faire un pas de plus vers la source de l'effroi que les hommes ressentent quand ils songent à ce qu'ils furent avant que leur corps projetât une ombre dans ce monde »4, écrit Quignard. Un pas de plus, un pas au-delà : « Si derrière la fascination, il y a l'image qui manque, derrière l'image qui manque, il y a encore quelque chose : la nuit », ajoute-t-il. La Nuit sexuelle traduit une volonté de franchissement par la lecture, dans un geste de recueil d'images qui ne sont pas convoquées pour choquer ou flatter le goût de la crudité ou de l'obscénité. Ces images ne sont pas, en effet, expressément illustratives : ce qu'elles montrent peut-être de la manière la plus évidente qui soit n'est pas exactement ce qui est à voir. Sans ce tour préalable-ou ce détour, cette déviance du regard-comment comprendre la co-présence de la femme au succube de Füssli, des Amants de Magritte, des corps de Rustin ou du Fœtus et la paroi interne de l'utérus de Léonard de Vinci ? À la fin du volume, Quignard formule le cœur du projet qui guide les pages de...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 107-119
Launched on MUSE
2012-03-28
Open Access
No
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