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  • Rire en Quignardie :pour une lecture posturale
  • Gaspard Turin

Il n'habite paslà où habite la dérision.

Psaumes, I:11

Pascal Quignard est l'un des écrivains les plus sérieux de sa génération. Quelles que soient les pistes de réflexion, les thématiques nombreuses et les démonstrations vertigineuses contenues dans son œuvre, quel que soit son talent de conteur, de chroniqueur ou d'essayiste, la place dévolue au rire dans ses livres n'est pas centrale. Vouloir y observer la présence ou les traces de comique semble voué à l'échec, quand le rire trouve dans les Petits Traités une définition abominable : « le retroussement des lèvres des hommes quand il n'y a pas d'objet »2. Philippe Chardin, dans un article consacré au rire chez Quignard, observe que ce retroussement se trouve « rapporté à la prédation »3, et dégage de l'œuvre assez d'éléments permettant d'éclaicir un tableau qui, pour moi, reste austère dans son ensemble.

Je procéderai autrement, en montrant que le comique existe parfois, chez Quignard, mais qu'il manque souvent son objet : on ne rit pas, qu'il s'agisse de la représentation romanesque d'une situation comique ou du mot d'esprit que l'on trouve parfois dans les essais. Ou plus exactement, on ne rit pas avec Quignard, et c'est pourquoi on se penchera sur l'opportunité pour le lecteur de rire de Quignard, car le rire comme exutoire est un effet possible de cette écriture, et il n'est donc pas hors de propos. Il est ainsi l'effet d'une défamiliarisation salutaire, qui renforce, selon mon hypothèse, la qualité de l'œuvre. Que Quignard soit drôle ou non, il y aura, chez son lecteur assidu, le souhait qu'il le fût. Si le lire comme auteur comique relève d'un travestissement libérateur, cette prise de position lectorale possède une dimension plus vaste, qui s'inscrit dans le prolongement des recherches de Jérôme Meizoz sur la posture auctoriale, transposées au plan de la réception4. Le droit à l'irrévérence, face à la masse cohérente, au point qu'elle peut en paraître rigide, des écrits quignardiens, où les échos de sa pensée se répondent de livre en livre et par-dessus les décennies (voire d'auteur en auteur et par-delà les siècles), s'adjoint d'une liberté face à une lecture critique : l'institution a rarement osé parler des livres de Quignard selon des modalités que le texte lui-même n'aurait pas prévues. Car le choix d'un tel sujet n'est pas fondé sur la gageure qui consisterait à déverrouiller une aporie, mais dicté par le soupçon d'un conformisme dans les études littéraires. [End Page 70] Et surtout dans celles qui, portant sur la littérature contemporaine, se conforment à l'usage des clés de lecture que les auteurs proposent (ou imposent) au sein même de leurs œuvres.

Le comique selon Furfooz

Il s'agira d'aborder le problème par la constatation selon laquelle les livres de Quignard ne sont pas au premier chef des livres comiques. Jean-Louis Pautrot observe qu'« aux antipodes de la dérision, Quignard pratique un style dont l'humour comme signe d'impuissance est absent »5. Par esprit de contradiction, j'ai jeté mon dévolu sur le roman qui passe pour le moins austère, Les Escaliers de Chambord6. Le roman, parce qu'il est plus facile à appréhender comme ensemble autonome, et ses extraits seront plus facilement recontextualisables qu'au sein des ensembles plus fragmentaires que sont les « essais » des Petits Traités ou de Dernier Royaume. Le roman, parce que l'on considèrera ici de préférence l'œuvre quignardienne comme unitaire et compréhensible, une œuvre dont les dimensions pourraient rendre faciles l'apparition de contre-exemples assez nombreux pour que l'on pût croire que le rire y serait le bienvenu, ce qu'il n'est pas.

Les Escaliers de Chambord...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 70-82
Launched on MUSE
2012-03-28
Open Access
No
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