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  • « Un chant qui errait sans fin » :Pascal Quignard et l'écriture de la béance dans Villa Amalia
  • Bruno Thibault

Villa Amalia est un roman publié en 2006 qui renoue avec l'écriture romanesque écartée depuis la parution des Ombres errantes, le premier volume de Dernier Royaume, en 20021. Villa Amalia renoue aussi avec la question de la musique, déjà explorée en 1991 dans Tous les matins du monde et dans plusieurs essais, comme La Leçon de musique2. Mais le roman présente un approfondissement de ce thème, avec plusieurs développements et déplacements significatifs.

Dans Villa Amalia, Ann Hidden décide subitement, à la suite d'une infidélité de son compagnon, Thomas, de rompre avec celui-ci et avec sa vie passée. Dans un premier temps, elle largue les amarres et brûle les ponts : elle vend son appartement, ses trois pianos, et quitte son emploi. Dans un second temps, Ann Hidden quitte Paris et disparaît pour se consacrer exclusivement à sa passion ou, pour mieux dire, à son démon. Chantal Lapeyre-Desmaison a noté que les personnages de Pascal Quignard sont souvent animés d'une pulsion de retrait mais que ces personnages, s'ils recherchent ardemment la solitude, l'interrogent et la mettent en question3. Le désir de solitude correspond chez Ann à un besoin de calme, d'apaisement et d'autonomie. Mais en même temps ce désir de solitude est basé sur une violente répudiation d'autrui, et il trahit chez Ann la volonté d'habiter l'espace de l'abandon4. Cette adhésion au pire mène cependant la musicienne sur la voie d'un certain bonheur et d'une possible réconciliation. En effet Villa Amalia, qui commence comme un roman de la rupture et de la dépression, s'achève sur la conversion de cette dépression en création : de l'abandon en don5. Chantal Lapeyre-Desmaison a observé que, désirant la solitude, le héros quignardien ne rencontre souvent que « le mot de la solitude » (Pascal Quignard le solitaire 14). Mais, comme nous le verrons, l'intrigue de Villa Amalia est beaucoup plus positive. Dans ce roman, l'héroïne trouve plus que le mot 'solitude' : elle en capte le chant secret.

Dans Villa Amalia, contrairement à Tous les matins du monde, c'est une femme qui compose. Ce premier déplacement semble significatif. Il y a peut-être chez Quignard le souci de corriger la perspective purement masculine de ses réflexions sur la musique et sur la mue dans La Leçon de musique. On peut y voir l'influence de Michèle Reverdy avec laquelle Quignard a travaillé [End Page 59] étroitement en 1992 pour réaliser Le Nom sur le bout de la langue6. Quoi qu'il en soit, Quignard décrit en détail dans Villa Amalia la vie et la technique d'une compositrice contemporaine, ses tics et ses manies, quelques-uns des défis et des enjeux auxquels elle est confrontée professionnellement, mais aussi et surtout la visée secrète de son art. L'un des fils conducteurs de Villa Amalia est que la musique correspond à un fantasme de réunion avec l'Autre fondamental, la Mère, c'est-à-dire un retour ou une régression au corps fusionnel et pulsionnel, avant l'émergence même de la parole7. Cette « convocation spectrale » de la Mère dans la musique (Pautrot 84), comme caverne sonore ou matrice bruissante mais aussi comme voix perdue et entêtante, apparaît nettement dans les nombreux passages où la musicienne se retire dans un lieu clos, à l'écart et à l'abri, comme en un cocon, pour mieux se concentrer sur l'air qui la hante8. D'autre part le roman souligne à plusieurs reprises que la musique échappe à la communication verbale, sociale, conceptuelle. La musique est impulsive, proche du cri inarticulé de la naissance : cri de la peur, cri de la faim, cri du besoin qui ne sait pas encore qu'il est un appel9. C'est pourquoi Ann décide de se murer dans...

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Additional Information

ISSN
1931-0234
Print ISSN
0014-0767
Pages
pp. 59-69
Launched on MUSE
2012-03-28
Open Access
No
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