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  • La théorie et les rendez-vous.Sur quelques films documentaires de Raúl Ruiz
  • Érik Bullot

Le cinéma selon Raúl Ruiz se caractérise par sa puissance métamorphique. Médium magique, parfois chamanique, pour reprendre l'expression du cinéaste chilien, qui "nous fait voyager dans un au-delà où habitent les fantômes du temps perdu."1 Jouant de manière paradoxale des paramètres de l'espace et du temps, les personnages hésitent entre l'ubiquité et la hantise. Les corps se disséminent ou se fragmentent, les identités s'échangent, les morts reviennent nous visiter. Ces troubles de la personnalité sont accusés par l'instabilité narrative généralisée. Soumis à des lois combinatoires, des bifurcations soudaines, des retournements de situations, des répétitions, les récits sont tordus, complexes, singuliers, doués d'onirisme. Cette puissance de métamorphose se retrouve dans les nombreux emprunts culturels dont témoigne sa filmographie par la diversité des lieux de production (Chili, France, Italie, Portugal, Pays-Bas, Suisse, Suède, États-Unis, Taiwan), le caractère polyglotte des dialogues (français, italien, portugais, anglais, castillan, mandarin, ladino, langue imaginaire), le mélange des influences (arabe, persane, indienne, chinoise). Autant de références multiculturelles qui attestent, par collage, métissage ou plagiat, d'un penchant pour la circulation des formes. S'il est assez difficile aujourd'hui de prendre connaissance de l'ensemble des films chiliens de Ruiz, à l'exception de Tres Tristes Tigres (1968) et de La Colonia penal (1969), à cause de la rareté des copies disponibles, on peut observer ce jeu d'absorption culturelle dans les films documentaires réalisés par Ruiz peu après son arrivée en France en 1974, suite au coup d'État du 11 septembre 1973 au Chili. Avec une sorte d'ironie iconoclaste, le cinéaste s'évertue à réfléchir la culture française en s'emparant de ses lieux communs: le jardin français, le parc de [End Page 233] Versailles, le château de Chambord, les campagnes électorales, les émissions de télévision. Je me propose d'observer ce mouvement d'emprunt, d'appropriation, voire de phagocytose, à travers quelques films documentaires peu connus de Ruiz, réalisés dans un moment de richesse créative de la télévision française. Si ces films esquissent déjà nombre de traits stylistiques propres au cinéaste, ils nous aident à mieux définir, au-delà des simples références culturelles, la place singulière de son œuvre, à mi-chemin de la production documentaire, du film expérimental et du film d'artiste.

Mon enquête ne sera pas exhaustive. La filmographie générale de Ruiz est un continent épars et lacunaire. Usant de formats différents (16 mm, 35 mm, vidéo numérique) au gré des conditions de production, passant du cadre commercial traditionnel au film expérimental produit dans une école d'art ou de cinéma, jouant sur des durées très diverses, Raúl Ruiz aura réalisé sans doute plus d'une centaine de films, la plupart de long métrage. Il est difficile d'avoir une vue en surplomb de l'ensemble.2 Les troubles d'identité qui affectent ses personnages se retrouvent dans sa filmographie: films-fantômes devenus invisibles ou virtuels, reprise d'un même titre pour deux films différents, copies disparues, films inachevés. Je privilégierai au cours de mon enquête les opus suivants: Les Divisions de la nature (1978, 29 min), De grands événements et des gens ordinaires (1979, 60 min), Petit manuel d'histoire de France (1979, 2 x 50 min), Le Jeu de l'oie (1980, 10 min), Ombres chinoises (1982, 8 min), Classification des plantes (1982, 6 min), Querelle de jardins (1982, 13 min), Lettre d'un cinéaste (1983, 12 min). Ce sont pour la plupart des films de commande dus à la télévision française qui produit, grâce aux services récents de l'Institut national de l'audiovisuel (INA), créé en 1975, des programmes ambitieux, confiés à des cinéastes parfois extérieurs...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 233-248
Launched on MUSE
2011-03-09
Open Access
No
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