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Nouveauté de La Nouvelle Héloïse Claude Labrosse En dépit de la force de son imagination et de son goût pour le romanesque, J.-J. Rousseau n'est sans doute pas, à la différence de Prévost, de Marivaux ou de Crébillon, un romancier né. Lorsqu'il vient au roman avec La Nouvelle Héloïse, il a déjà passé la quarantaine. Ses quelques tentatives dans le genre tourneront court. Il laisse au brouillon Les Amours de Milord Edouard et les personnages qu'il met en scène dans son Emile ne suffisent pas à en faire un roman. Il ne connaît pas cette poussée irrésistible qui fait écrire à Prévost, en quelques semaines, l'Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut.1 La Julie est le produit d'un mûrissement. Après l'écriture rapide des premières lettres, retenu par des soucis personnels et par la rédaction de la Lettre à d'Alembert, Rousseau abandonne ses personnages et ce n'est que quelques mois plus tard qu'il songe à donner forme à son manuscrit pour en faire ce qu'il appelle lui-même «une espèce de roman».2 Bien qu'il aime à le relire, ce n'est qu'une étape essentielle, un moment fort dans son expérience d'écrivain. Il ne fera pas du genre son métier. 1 L'abbé Antoine-François Prévost, L'Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, éd. J. Sgard (Paris: GF-Flammarion, 1995), p. 5. 2 J.-J. Rousseau, Les Confessions, Livre ix, Œuvres complètes, éd. Bernard Gagnebin et Marcel Raymond, Bibliothèque de la Pléiade (Paris: Gallimard, 1959), t. 1, p. 438. EIGHTEENTH-CENTURY FICTION, volume 13, numéros 2-3, janvier-avril 2001 236 EIGHTEENTH-CENTURY FICTION Le livre sera cependant l'un des plus grands succès littéraires du siècle.«Rien de tel avant, rien après» dira plus tard Michelet, qui en fait un événement majeur. Si depuis l'intérêt pour l'œuvre s'est fort estompé, son sillage reste encore bien visible dans l'histoire de la lecture romanesque. Quoi qu'en disent nombre de ses contemporains qui tiennent Jean-Jacques pour un piètre romancier, il semble qu'il soit venu au roman pour le mettre à l'épreuve et peut-être même pour le transcender. Le fait est qu'il ne l'a pas laissé comme il l'avait trouvé. S'il est conscient des héritages, s'il se souvient de d'Urfé, des Italiens , de Prévost, de Marivaux, de Richardson et de beaucoup d'autres,3 il ne sait pas pour autant l'art de filer un pur récit d'aventures avec ses péripéties et ses sinuosités. Il n'est pas non plus porté vers ces «mémoires» où s'entend la voix originale d'une «première personne» avec ses pauses, ses échos, ses retours, son débit propres comme celles de Marianne ou de des Grieux. En revanche, le lecteur de la Julie feuillette un recueil dont les lettres sont aussi bien des billets passionnés que des récits de voyage (le Valais), des descriptions de paysages (Meillerie) ou encore d'ambitieuses dissertations regroupées en des débats sur les valeurs morales et les principes fondateurs des conduites humaines ou même des dialogues intimes, des méditations et des confidences conjuguées où parlent les convictions et les affects, où affleure aussi le propos autobiographique comme si l'auteur était partout présent dans les personnages, les scènes et les lieux évoqués. Il découvre une esthétique nouvelle où les événements sont dans la qualité des instants vécus4 et des moments remémorés, où les situations et les péripéties sont moins faites de circonstances racontées que de l'expression des émotions et de l'analyse des états d'âme et des façons de penser et qu'on écoute parfois comme une sorte de musique. Il participe à des durées que l'échange des sentiments et des idées diversifie et...

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Additional Information

ISSN
1911-0243
Print ISSN
0840-6286
Pages
pp. 235-246
Launched on MUSE
2011-07-06
Open Access
No
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