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  • "Entrez, je suis pendu."Camus, ininterrompu
  • André Benhaïm

Une quinzaine de jours avant de disparaître, Albert Camus avait enfin renvoyé le texte de ce qui devait devenir sa dernière interview écrite, rédigée à la main. Dans une note manuscrite l'accompagnant, l'auteur s'excuse du temps perdu. "Oui, pardon pour mon retard. Mais je suis loin de Paris, à la campagne, depuis des mois et j'y travaille sans arrêt, essayant d'oublier tout le reste. Mais voici mes réponses."1 Parmi ces réponses, qui ont pu se lire comme les derniers mots de Camus, l'une interpelle particulièrement. Quand on lui demande ce qui selon lui a été négligé dans son oeuvre, l'auteur répond: "La part obscure, ce qu'il y a d'aveugle et d'instinctif en moi."2 Cette réponse est un appel. L'appel d'un écrivain qui, comme s'il se sentait trop connu, trop célébré en son temps déjà, nous invitait à le relire. Une invitation à laquelle il est temps de répondre comme en son premier jour.

De la suspension

Pour éviter d'avoir l'air d'enfoncer des portes ouvertes, commençons par revenir devant une porte fermée. Une porte banale, au deuxième et dernier étage d'une maison basse de la rue Faidherbe, à Oran. Sur cette porte, un texte est tracé à la craie rouge: "Entrez, je suis pendu."3 La phrase pourrait laisser interdit. Mais, accompagné du voisin qui l'avait vue d'abord avant de l'appeler d'urgence, le docteur qui vient de lire la troublante invitation n'a pas pris le temps de s'y arrêter.

Ils entrèrent. La corde pendait [. . .] dans le vide. "Je l'ai décroché à temps", disait Grand qui semblait toujours chercher ses mots, bien qu'il parlât le langage le plus simple. "Je sortais, justement, et j'ai entendu du bruit. Quand j'ai vu l'inscription, j'ai cru à une farce. Mais il a poussé un gémissement drôle, et même sinistre, on peut le dire. [. . .] Naturellement, je suis entré."4 [End Page 39]

À sa manière, Joseph Grand, le voisin providentiel, l'a compris. Le scandale de cette phrase est que, si elle ne peut laisser indifférent, elle peut en même temps susciter le malentendu. Sous ses airs de farce indécente, elle est révoltante. En rouge, elle semble même inciter à la révolution—une révolution poétique où coïncideraient rupture et continuité. Dans sa terrifiante simplicité, cette phrase paradoxale réconcilie les contradictions qui, entre autre, font correspondre le mouvement (horizontal: entrer) et l'immobilité (verticale: pendu). Mais il faut aussi souligner de la phrase l'étrange dimension spectaculaire, sa performativité esthétique. Que l'on songe par exemple au point d'exclamation absent, ici, à la fin de la phrase impérative. Il suffit de se représenter la scène. Le point d'exclamation ne manque pas: il est littéralement au bout de la phrase, derrière la porte. Le point d'exclamation, le signe de révolte de cette phrase, c'est le corps droit, suspendu de son auteur. La révolte n'est pas dans l'exclamation. Elle est dans la suspension. Du modus operandi de l'écriture de Camus: en mouvement perpétuellement interrompu.

De mauvais augure, "Entrez, je suis pendu" est sans doute la phrase la plus obscure de La Peste. La phrase, en tout cas, la plus dé-placée. Dans tous les sens du terme. Entre Les Carnets de décembre 1938 et le roman qui paraît en juin 1947, on la retrouve dans chaque version de l'oeuvre que Camus ne cesse de réécrire. Comme si cette phrase était du livre le fil rouge. Du livre, tout du moins, à conce-voir non pas dans sa version définitive mais comme l'ensemble des manuscrits (deux retrouvés et un probable troisième, introuvable, dit "manuscrit fantôme") dont il n'était que l'ultime avatar. Et l'épuisant labeur que l'auteur consacra à son livre ne se mesure pas à l'aune du...

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Additional Information

ISSN
1534-1836
Print ISSN
0098-9355
Pages
pp. 39-55
Launched on MUSE
2010-05-09
Open Access
No
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